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Full text of "Lucile de Chateaubriand: ses contes, ses poèmes, ses lettres"

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I 



NSr-fr-J 



^-a*- 



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» 



LUCILE 



DE 



CHATEAUBRIAND 



SA VIE 



SES ŒUVRES 



^^ 



LUCILE 



CHATEAUBRIAND 

SES CONTES, SES POÈMES, SES LETTRES 

PBiCÉDâS D'UNB 

ÉTUDE SUR SA VIE 



ANATOLE FRANCE 



PARIS. CHARAVAY FRÈRES ÉDITEURS 

HUB HE SEtHB 5l 
'879 




(DIVERTISSEMENT DES ÉDITEURS 



^ 



Nous avons réuni pour la première fois en 
un volume les œuvres de madame de Caud, 
née Chateaubriand. 

Cette jeune sœur de l'illustre René est une 
des figures les plus touchantes et les plus aima- 
bles du siècle. Elle n'était nullement femme 
de lettres, mais c était un écrivain de race. 

Deux contes qu'elle composa furent publiés 
de son vivant, mais contre son gré, dans le 
Mercure. Ses poèmes en prose furent donnés^ 
peut-être avec quelques retouches, par Château-- 
briand dans les Mémoires d'outre-tombe. 



C^<^ II '^^iîî 

Sa correspondance, révélée en partie dans 
ces mêmes Mémoires, fut complétée par la 
publication faite par Sainte-Beuve, en i85i, 
du portefeuille de Chênedollé. C'est un des 
chapitres les plus curieux du livre intitulé : 
Chateaubriand et son groupe^ publié che^ l'édi- 
ieur Calmann Lévy. 

M. Anatole France a joint à ce volume 
une étude entièrement inédite qu'on jugera, 
croyons-nous, traitée en harmonie avec la déli^ 
cate figure qui en fait le sujet. 

CF. 




VIE 



DE LUCILE 



P^ 



VIE 
DE LUCILE 



Les Chateaubriand étaient de haute lignée. 
Us sortaient des Brien, qui eurent au xi* siècle 
un château en Bretagne; ils tenaient de Saint 
Louis leur écu de gueule, semé de fleurs de lys 
d'or ; ils avaient mêlé leur sang au sang des rois 
d'Angleterre et s'étaient alliés à la fleur de la 
noblesse française, aux Croï, aux Rohan et aux 
Guesclin. Fraaçois-Henri-René, leur héritier, 
aéea 17 18, risquait de mourir de faim devant 



VI 

son pigeonnier, entre sa garenne et sa grenouil- 
lère. Mais c'était un Malouin résolu, trempé, 
comme La Bourdonnais, comme Surcouf, dans 
l'air salé. Il se fît corsaire, reçut et donna de 
grands coups, passa aux îles et gagna quelque 
argent dans les épices. A trente-cinq ans, déjà 
vieux, roidi par les fatigues, tanné parles pluies 
et les soleils, endurci par une dure vie, n'ayant 
rien retenu de toutes ses aventures et ne sachant 
rien, sinon quUl était gentilhomme, il revint 
en Bretagne et épousa Jeanne -Suzanne de 
Bedée, fille du comte de Bedée, seigneur de la * 
Bouëtardais. Brune, laide et vive, pleine des 
romans de M"*^ de Scudéry, dont les derniers 
exemplaires tramaient encore dans les provinces, 
c'était une précieuse attardée, gâtée par les lec- 
tures et les sociétés, mais qui se sauvait par ses 
distractions : elle s'oubliait et se laissait voir 
dans tout le piquant de son naturel. Elle se fût 
répandue en discours; mais son maître et sei- 
gneur la fit taire. Ce n'étaient pas des paroles 
qu'il lui demandait, c'étaient des enfants. Il 



C9<^ VII *^^ 

n^avait trafiqué en Amérique que pour redorer 
son blason et pourvoir sa lignée. Ses quatre 
premiers nés moururent dans les langes, d^un 
épanchement au cerveau. Un cinquième, Jean- 
Baptiste, vécut; puis naquirent Marie- Anne, 
Bénigne, Julie et Lucile (i). 

II 

En Tan 1766, M"* de Chateaubriand accou- 
cha de sa quatrième fille, à Saint-Malo, dans 
l'étroite et sombre rue aux Juifs, au-dessus des 
vipux remparts de la ville, dans le bruit de la 
mer brisant sur des écueils. 

Lucile avait deux ans quand il lui vint un 
petit frère, ce François-René qu'elle devait 
tant aimer, et sans qui le souvenir de tous ces 
fiers Chateaubriand moisirait aujourd'hui dans 
les in-folios des Saint-Luc, des Le Borgne et 
des Anselme. 

(1) Les principales sources de la Vie de Lucile sont : Mémoires 
(toutre-tombe, tomes I, II, V et VI (Penaud frères, 1849, in-S») ; 
Esquisses d'un maître, publiées par M«« Lenormant (Michel Lévy, 
i85o, in-i8); et Chateaubriand et son groupe littéraire, par 
Sainte-Beuve, tome II (Calmann Lévy, 1878, in-18). 



VUI ^^>@ 

Lucile grandit trop vite ; ses bras de fillette 
s^allongeaient et elle ne savait qu'en faire. Elle 
avait toutes les gaucheries et toutes les timidités. 
Vêtue à la grâce de Dieu des défroques de ses 
aînées, prise, par bienséance, dans un corsage 
à baleines qui lui faisait des plaies aux côtes, 
les cheveux relevés à la chinoise, le cou soutenu 
par un collier de fer, garni de velours brun, 
c'était une chétive créature* Elle était livrée 
aux gens de service par sa mère, qui courait 
tout le jour les réceptions et les offices, et ren- 
trait à la maison pour gronder étourdiment 
son monde, fermer les armoires à clé, gé- 
mir et soupirer. Une vieille intendante, ba- 
varde comme la nourrice de Juliette, prenait 
soin de la pauvre abandonnée. On menait 
tous les matins madame Lucile en robe courte 
avec monsieur le chevalier en Jaquette, chez 
deux vieilles sœurs bossues qui enseignaient 
à lire aux enfants et qui désespérèrent de rien 
apprendre à la sœur comme au frère. Uopi» 
nion générale fut que Lucile était une sotte 



&*^^ IX '^«^ 

et François-René un cancre, La vérité est 
que tous deux avaient déjà dans leur petite 
tête un génie sauvage, hautain, indocile. Mais 
ce ' n^étaient, après tout, que des bambins. Il 
y avait au bout de la chaussée, qui rattache le 
rocher de Saint-Malo à la terre ferme, une butte 
plantée d^un gibet. Ils y jouaient aux quatre 
coins, et leurs cris levaient des compagnies de 
mouettes. Monsieur le chevalier, digne fils d'un 
corsaire, courait les aventures avec tous les 
petits garnements de la ville et rentrait le soir 
au logis en piteux équipage, nu«tête, avec des 
trous aux habits et à la peau. Lucile rapié- 
çait, la nuit, les culottes endommagées, et une 
chandelle de quatre sous éclairait cette petite 
Antigone bas-brette qui travaillait de Taiguille 
pour épargner les gronderies et les punitions à 
son frère chéri. Mais les affaires du chevalier 
allaient de mal en pis, jusqu'au jour où il eut le 
malheur de jeter impoliment dans la mer 
M"*» Hervine, que sa bonne repêcha. Celte 
affaire mit le comble aux disgrâces de François- 



René qui, à l'âge de neuf ans, fut réputé un 
fort méchant homme. Lucile en prit du chagrin. 
Elle aimait et admirait ce frère qui, en toute 
rencontre, la défendait du bec et de Tongle avec 
une audace de jeune coq. Noyés dans le même 
abandon, ils étaient tout l'un pour l'autre. Elle se 
troublait pour lui ; ce furent ses premiers trou- 
bles. Ils devenaient inséparables, quand ils 
furent séparés. René fut mis au collège de Dol. 
Lucile fut emmenée par sa mère avec ses sœurs 
à Combourg, où le chef de la maison les 
attendait. 

III 

M. de Chateaubriand avait, quelques années 
auparavant, racheté Combourg, vieille rési- 
dence de plusieurs branches de sa famille. 
C'était un sombre manoir qui, ceint de chênes 
séculaires et les pieds dans un étang, élevait 
ses murs nus, flanqués de quatre tours en poi- 
vrière, sous ce ciel capricieux qui, en changeant, 
change les pensées des hommes. A l'intérieur 



les corridors noirs, les galeries dans lesquelles 
on se perd, les grandes salles à poutres 
sculptées, où le Jour ne pénètre qu'à travers 
les profondes embrasures des fenêtres en 
trèfle, les caveaux, les souterrains^ toutes ces . 
constructions faites pour une chevalerie sans 
cesse en garde, prenaient dans ce temps de 
paix un aspect monstrueux, absurde et véné- 
rable. 

Les enfants découvraient à ce géant de pierre 
mille caractères terribles et curieux. Naturel- 
lement le château était hanté par des spectres. 
On entendait quelquefois, la nuit, une jambe 
de bois monter seule avec un chat noir les es- 
caliers de la grosse tour. C^était la jambe de 
bois d^un comte de Combourg, amputé au 
temps de la Belle au Bois dormant. Comme 
on devait trembler aux récits circonstanciés 
des servantes! Les enfants se donnent des 
peurs délicieuses. Ils voient des fantômes, ils 
sont vraiment poètes. Lucile eut aussi des 
sujets d'émotion plus qu'à demi réels, bien que 



(3*^>' XII ''^^ 

mystérieux. Une nuit que les quatre sœurs 
étaient occupées à lire dans leur chambre la 
mort de Clarisse, elles entendirent des pas dans 
Tescaiier. Aussitôt la bougie est soufflée et les 
quatre liseuses tapies dans leurs quatre lits. Le 
bruit des pas s'éloigne et s'éteint. Le lende- 
main, à dîner, leur père leur demanda si elles 
n'avaient rien entendu la nuit. On avait ouvert 
avant le matin un coffre placé devant la porte 
de sa chambre. 

Quelque temps après, dans une soirée de 
décembre, le comte de Chateaubriand écrivait 
auprès du feu, dans la grand'salle ; une porte 
s'ouvre derrière lui ; il tourne la tête et voit un 
homme qui le regarde avec des yeux flamboyants. 
M. de Chateaubriand.se lève, armé d'énormes 
pincettes. Mais l'homme avait disparu. On crut 
le voir mille fois, sous mille formes. Les his- 
toires de voleurs ont aussi leur poésie. 

Le village de Combourg, misérable et sale, 
était tapi à l'ombre des tours féodales. Et ce 
n'étaient à la ronde que bois de haute futaie, 



(S^^ XIII '^M^ 

moulins moussus et landes parfumées. Ce n'est 
pas là la Bretagne bretonnante. On parle fran- 
çais dans révêché de Dol. Mais le pays est âpre 
et l'habitant sauvage. La noblesse des environs, 
gueuse et fière, venait le dimanche, après la 
messe, dîner au château. Compagnie honnête, 
mais de faible ressource. 

Lucile vivait depuis trois ans en familiarité 

avec les revenants de Combourg quand ses deux 

sœurs aînées se marièrent et suivirent leurs 

maps. Puis ce fut le tour de la troisième, la 

très-belle Julie, qui épousa le comte de Farcy, 

capitaine au régiment de Condé. Ainsi s'égrè* 

nent les familles. Les trois sœurs vécurent avec 

leurs trois maris dans^la petite ville de Fougères, 

où il y avait bals, assemblées et dîners. Elles 

étaient belles toutes trois. Ne croirait-on pas 

entendre conter le commencement d'une vieille 

ballade ? Pendant ce temps, la vie de Lucile était 

monotone et triste dans le château silencieux. 

L'emploi des heures était sévèrement réglé. 

Lucile avait une chambre attenant à Tap- 



'^ V. 



S»^* XIV '■^^^ 

partement de sa mère. Elle y déjeunait le matin 
à huit heures. La cloche sonnait dès onze heures 
et demie le dîner de midi. Le repas était servi 
dans la grand'salle, faite pour cinquante cheva- 
liers, et dont la boiserie blanche était couverte 
de vieux portraits. Après le repas, on restait 
une longue heure devant Ténorme cheminée, 
aux côtés du père de famille, plus glacial et 
plus morne que les portraits des ancêtres. A 
deux heures, tandis que le comte s'en allait en 
chasse ou à la pêche et que la comtesse priait 
dans la chapelle, Lucile s'enfermait dans sa 
chambre et rêvait jusqu'à ce que la cloche l'ap- 
pelât pour le souper de huit heures. Par les 
belles soirées, elle restait assise sur le perron, 
près de sa mère, et regardait le soleil couchant 
empourprer les arbres, pendant que son père 
tirait les chouettes qui sortaient des créneaux 
à la tombée de la nuit. L'hiver, on restait après 
le souper dans la grand'salle. Lucile se tenait 
devant le feu avec sa mère. M. de Chateaubriand, 
grand et sec, le nez en bec d'aigle et les yeux 



iS^ XV ^^^ 

jaunes, coiffé d^un hâut bonnet blanc ^ enve- 
loppé d'une robe de ratine blanche, se prome- 
nait de long en large, muet et sombre. La 
comtesse soupirait par intervalles et Lucile 
n'osait faire un mouvement. Dans ce grand 
silence battait le cœur le plus agité qu'un sein 
de femme ait jamais renfermé. Cette chaste, 
cette fière Lucile exaltait dans la solitude son 
imagination déjà pleine de beautés et de trou- 
bles. M. de Chateaubriand prenait son chan- 
delier d'argent, tendait à sa femme et à sa fille 
sa maigre joue, et s'allait coucher; alors Lucile 
accueillait en liberté ses fantômes familiers. 

IV 

Son frère René, qui avait appris un peu de 
latin et de mathématiques à Dol, à Rennes 
et à Dinan, lui revint grandi, plein de pensées 
nouvelles, et animé de toutes les ardeurs de 
l'adolescence. 

Lucile était devenue très-belle ; son cou, dé- 
barrassé du collier de fer qui le soutenait autre- 



<S*^ XVI '^^ 

fois, se pliait avec une grâce languissante et 
noble. Une magnifique chevelure noire cou- 
ronnait son visage pâle. Mais aucune joie 
n'animait sa beauté. Tout Taffligeait. A dix-sept 
ans, elle désespérait de la vie et soupirait après 
le cloître, comme après Tinconnu. Il fallait son 
intelligence et sa beauté pour donner du charme 
à ses dégoûts de fille ignorante. Les lents dé- 
sespoirs que les êtres jeunes traînent dans le 
train ordinaire de la vie prennent forcément 
une allure de bouderie monotone et prétentieuse. 
Mais Lucile avait, pour relever ses mélancolies 
quotidiennes, la fierté des Chateaubriand, une 
âme profonde, et un génie plus voisin de Tâcreté 
que de la fadeur. Sa maladie était de celles qui 
ne mordent que sur les natures d'élite. Il y a 
des infirmités rares pour les . organismes supé- 
rieurs. Lucile était profondément atteinte. La 
crise éclata; ses troubles nerveux produisirent 
des effets étranges. Elle eut des songes dont la 
lucidité étonna ceux qui l'entouraient. Elle 
s'asseyait la nuit, éveillée ou endormie, dans 



j 



^^S^ XVII "^^Sf 

l'escalier de la grosse tour, sous Thorloge dont 
les aiguilles, réunies pour marquer l'heure de 
minuit, lui rappelaient toutes les légendes mer- 
veilleuses de son enfance ; alors elle entendait 
des bruits lointains de mort. Et les vieux chré- 
tiens du villages avaient voir l'accomplissement 
de ses prophéties. 

Trop sauvage pour s'attacher aux travaux 
domestiques, trop hautaine pour se complaire 
à ses devoirs de fille obéissante, elle donnait 
toute son âme à son frère René. Elle l'aimait 
avec souffrance et passion, ne sachant pas 
aimer sans souffrir, sans faire saigner son cœur. 
Un jour qu'ils se promenaient tous deux sous 
les châtaigniers, dans la robuste et verte anti- 
quité d'un bois respecté, elle dit à son frère : 
« Tu devrais peindre tout cela. » 

Pour elle, elle jetait ses rêves sur le papier. 
C'étaient des tableaux charmants et passionnés. 
René, qui avait déjà le secret des tristesses 
magnifiques et des désespoirs enchanteurs, lui 
révélait quelques lambeaux brûlants de Lu- 



<^<^ ZVIII '^M^ 

crèce ou de Virgile. C'est ainsi qu'ils mêlaient 
leurs souffles sur la bruyère déserte, au bord des 
forêts. Communions dangereuses ! Si la vo- 
lupté pouvait toucher cette grave Lucile, c'est 
bien dans le vague de la poésie et sous le voile 
d'une belle tristesse. Sublime et malheureuse 
enfant, elle nourrissait ainsi les chimères qui 
devaient la dévorer. Pourtant, c'est le frère et 
non la sœur chez qui d'abord la crise fut terrible. 
Il courait toute la nuit à l'aventure, ouvrait les 
bras, poussait de grands cris, haletant, éperdu. 
Puis il s'abattait lourdement et pleurait de lon- 
gues heures. Il voulut mourir et alla jusqu'à 
mettre dans sa bouche le canon de son fusil de 
chasse. Enfin une fièvre violente le saisit. Il 
fut six semaines entre la vie et la mort. Lucile 
le veilla, le soigna, le sauva. 



Cette âme en peine crut un moment recon- 
naître dans la réalité la forme de son rêve. Son 
frère aîné, qui venait quelquefois à Combourg, 






y amena un jour un jeune conseiller au parle- 
ment de Bretagne, dont le nom rappelait la lé- 
gende encore récente et toute vive d'un jeune 
poète mort de génie et de misère. Il se nommait 
M. de Malfîlâtre et était cousin de Fauteur du 
Génie de Virgile. Lucile l'aima. Il n'en sut 
rien et partit. Elle retomba dans sa solitude et 
s'y rongea. René, titulaire d'un brevet de sous- 
lieutenant au régiment de Navarre, quitta Com- 
bourg. Bientôt après, le 6 septembre 1786, à 
l'heure où la cloche sonnait le souper familial, 
M. le comte de Chateaubriand tomba mort su- 
bitement. L'apoplexie foudroyante épargna 
l'embarras des adieux à cet homme qui n'avait 
jamais prononcé de sa vie une parole de ten- 
dresse. Lucile, alors chanoinessede l'Argentière, 
attendait son transfert au chapitre de Remi- 
remont. Ce canonicat séculier n'enlevait pas à 
la vie mondaine ses nobles affiliées, et ce n'était 
qu'une manière de dotation pour les cadettes 
de grande maison. Lucile put faire les preuves 
de seize quartiers qu'on exigeait à Remiremont. 



En attendant son transfert, elle alla rejoindre 
à Fougères Julie, sa sœur préférée. 

VI 

La belle M"° de Farcy, dont on vantait 
l'esprit et les bras, sentait alors les premières 
atteintes de la maladie qui devait la conduire 
à la piété et lui faire échanger Téventail contre 
le crucifix. Le paradis perdrait de son agrément 
s'il se fermait aux saintes de la dernière heure. 
Elle n'avait pas encore atteint le plus haut degré 
de la perfection chrétienne. Elle voulait guérir 
et consentait à plaire. C'est en Bretagne qu'elle 
souffrait ; elle crut qu'elle souffrait parce qu'elle 
était en Bretagne. Elle espérait tout de l'air 
de Paris. C'est un air de fête, et les femmes se 
guérissent en dansant. Elle fit ses malles. Lu- 
cile et René l'accompagnèrent. C'est le vieux 
philosophe Delisle de Sales qui leur trouva un 
logement. Il les établit au haut du faubourg 
Saint-Denis, dans les pavillons Saint-Lazare. 
Ce bonhomme était le premier individu de 



(S"^^ XXI "^f^ 

Tespèce littéraire que voyait Lucile. Ami de la 
nature, homme sensible et vertueux, son esprit, 
qu'il croyait unique, était celui du jour. Il fit 
une Vie d'Orphée dans laquelle Orphée ressem- 
ble singulièrement à Turgot. On y lit cette 
phrase mémorable : « Orphée avait des vertus : 
il fut persécuté. » Ce vieux philosophe était un 
fort honnête homme, qui rendit de bons offices 
aux deux dames bretonnes. Lucile, trans- 
plantée dans les salons de Paris, y répandit 
son parfum sauvage. Chamfort la vit et elle fut 
remarquée par l'homme le plus spirituel de 
France. M"*® de Farcy, qui avait des amou- 
reux et qui se moquait d'eux, était une très- 
honnête femme et une femme charmante. Elle 
aimait les lettres. Elle savait son Parny par 
cœur et traduisait à loisir les Saisons de 
Thomson. 

L'Angleterre était alors à la mode. On van- 
tait ses poètes, sa constitution et ses jardins. 
Devenue pieuse, cette adorable Julie disait: 
« Que répondrai- je à Dieu, quand il me de- 



(^^(^ XXII "^^^ 

mandera compte de ma vie ? Je ne sais que des 
vers. » Vit-on jamais pécheresse plus innocente, 
plus honnête et plus aimable ? Lucile connut à 
Paris l'illustre Malesherbes, de qui elle était 
parente par alliance, car le frère aîné de Lucile 
avait épousé la petite-fille de ce magistrat philo- 
sophe. Ce titre, qu'on lui donnait, peint bien 
l'homme qui, sorti des plus grands emplois, se 
mit à voyager à pied par l'Europe, selon la 
méthode de son maître Jean-Jacques. Un ta- 
bleau dans la manière de Greuze et de Diderot, 
c^est M. de Malesherbes dans sa maison, au 
milieu de ses enfants et de ses petits-enfants, et 
Lucile en bergère lui chantant un couplet pour 
sa fête. L'histoire dit que la Bas-brette but un 
doigt de Champagne pour se donner du cœur. 
Le vieillard dut la bénir. C'était l'habitude 
alors de bénir. Il lui promit de plus qu'elle 
serait chanoinesse de Remiremont. On était à 
la veille de la Révolution, qui devait emporter 
Tabbaye de Saint-Romaric avec tout le reste 
du monde féodal. Toute la société francise 



(S^^ XXIII "^'^ 

était pleine d'espérance. M. de Malesherbes, 
nourri d'Encyclopédie, voyait avec joie le fana- 
tisme expirer et saluait le règne nouveau de la 
tolérance, de l'humanité, de la fraternité uni- 
verselle. 

VII 

C'est en Normandie, dans un manoir rustique 
de M"* de Farcy, que Lucile apprit les premiers 
troubles. Elle retourna à Paris, par curiosité 
sans doute, dans l'été de 1789, avec René, son 
frère, et sa sœur Julie. De quoi parlèrent-ils en 
route ? De ce dont tout le monde parlait : du 
pillage de la maison Réveillon, de l'ouverture 
des États Généraux, du Serment du Jeu de 
Paume et de Mirabeau . Aux abords de la capi- 
tale, l'agitation se sentait dans les villages. Les 
paysans arrêtaient les voitures, demandaient les 
passeports et interrogeaient les voyageurs. Nos 
Bretons virent, en traversant Versailles, les 
troupes casernées dans l'Orangerie, les trains 
d'artillerie parqués dans les cours, là salle de 



^"^ XXIV ^^^ 

bois de rAssemblée nationale élevée sur la 
place du Palais, et les députés allant et venant. 
Les voyageurs passaient la tête hors de la por- 
tière. C'était curieux, en eflPet. Les révolutions 
sont des spectacles; une de leurs séductions 
est d'amuser les yeux. Chacune de leurs jour- 
nées apporte au divertissement populaire. Ver- 
sailles montrait la majesté de la loi. Paris offrait 
des tableaux plus variés : rassemblements, 
défilés, rixes, haillonneux faisant queue à la 
porte des boulangers. On parle d'immortels 
principes ; mais le pain quotidien est la grande 
affaire. Lucile était à peine installée.avec M"* de 
Farcy dans un hôtel garn[ de la rue Richelieu, 
quand une insurrection éclata. Il y en avait toutes 
les semaines. Ce jour-là, le peuple (c'est ainsi, je 
crois, qu'on nomme toutes les foules sans nom), 
le peuple se portait à l'Abbaye pour délivrer des 
gardes -françaises arrêtés par ordre de leurs 
chefs. Des artilleurs se mêlaient aux faubou- 
riens. Quelques jours après, on eut cette charge 
de Royal-Allemand que le prince de Lambesc 



^"^^ XXV 

commanda avec une légèreté qui n'était plus 
de mise alors. Le prince de Lambesc culbuta 
un vieillard, et aussitôt soixante mille citoyens 
équipés en gardes nationaux sortirent des pavés 
des faubourgs. Le 14 juillet, une bande d'in- 
surgés enleva la Bastille à quelques invalides 
commandés par un gouverneur qui ne fit pas 
son devoir, si toutefois le devoir était alors de 
se défendre. Cette facile victoire de la populace 
s'acheva en massacres. Mais la Bastille était 
renversée. Le monde féodal croulait avec elle. 
Je ne crois pas que Lucile en fut surprise ; elle 
ne voyait pas la Révolution à travers un œil- 
de-bœuf de Versailles. Elle ne croyait pas, avec 
la cour, qu'on pût arrêter par des intrigues 
d'antichambre Télan d'un peuple. Bailly, 
nommé maire de Paris, commença à croire que 
tout était pour le mieux dans la meilleure ville 
du meilleur des royaumes: Louis XVI. vint à 
l'Hôtel de Ville et se montra au peuple avec 
une grosse cocarde à son chapeau. Près de lui, 
Bailly pleurait d'attendrissement, de joie et de 



IS'^' XXVI '^^ 

béatitude en songeant qu'il avait fini la Révo- 
lution. LouisXVI pleura comme lui. Sans doute, 
dans son épaisse candeur, il était content aussi. 

Le bon Bailly n^était pas encore remis de son 
attendrissement civique, quand Lucile, accoudée 
avec sa sœur et toute la famille bretonne aux 
fenêtres de l'hôtel, entendit crier: « Fermez les 
portes; fermez les portes! » Elle vit venir une 
troupe d'hommes en guenilles, et chercha à voir 
ce qu'il y avait sur deux piques qu'on escortait 
avec des huées. Elle vit que c'étaient deux têtes 
coupées et tomba évanouie. Ces têtes étaient 
celles de Bertier et de FouUon. A compter de 
ce moment, elle eut horreur de la Révolution. 
Dans la nuit du 4 août, sur la motion du 
vicomte de NoaîUes, les droits féodaux furent 
abolis, sacrifice léger pour une cadette de Bre- 
tagne qui ne possédait que son nom et mépri- 
sait tous les biens de la terre. 

La Révolution suivait son cours. Il y avait 
partout une plénitude de vie, un contentement 
d'être et de jouir. On chantait. La belle société, 



qui gardait son élégance et son goût, y ajoutait 
une pointe d'impertinence. Mais le ton était 
parfait chez M"**' de Foix, de Simiané, de 
Vaudreuil, que Lucile voyait. Cétait un monde 
éloigné de la cour et des clubs, sage, sans pré- 
jugés, sans vices, sans force. 

VIII 

« 

Au commencement de 1791^ Lucile, retour* 
née en Bretagne, dit adieu à son frère qui par- 
tait pour l'Amérique. François-René s'en 
allait chercher des images nouvelles et un 
désennui sur les bords du Mississipi. Il donna 
une couleur scientifique à son voyage, mais 
c'était l'aventure qui le tentait. Il était Malouin, 
et les Malouins tiennent pour proches 
tous les pays dont ils ne sont séparés que par 
la mer. Il vit Washington et sentit la grandeur 
de ce soldat citoyen. Il découvrit à la hâte 
quelques campements de sauvages et abrégea 
sa course. Lucile avait à Saint-Malo une amie, 
petite-fiUe de feu M. de Lavigne, chevalier de 



^^^^ XXVIII "^(^ 

Saint-Louis, et orpheline depuis Fenfance, 
dont elle sortait à peine. 

M"* de Lavigne avait dix-sept ans quand 
Chateaubriand revint d'Amérique. Blanche et 
blonde, charmante, sur la chaussée de Saint- 
Malo, dans sa pelisse rose, enflée par le vent de 
la mer, elle avait de plus une fortune de cinq à 

six cent mille francs en rentes sur le clergé. 

• 

Lucile s'employa à la faire épouser à son frère 
qui joua le sauvage, mais fit sa cour. Le ma- 
riage, célébré par un prêtre non assermenté, 
fut secret. Un M. de Vauvert, oncle de la 
demoiselle et grand démocrate, cria au rapt et 
fit enfermer sa nièce à Saint-Malo, dans le 
couvent de la Victoire, où Lucile s'enferma 
avec elle. La cause fut plaidée et le mariage 
jugé valide au civil. 

IX 

Sortie avec M™* de Chateaubriand du cou- 
vent de la Victoire au printemps de 1792, 
Lucile suivit sa sœur Julie et les nouveaux 



^"^ XXIZ '^^ 

mariés à Paris, où ils logèrent au petit hôtel 
de Villette, dans le cul-de-sac Pérou, entre 
les tours de Saint-Sulpice et les arbres du 
Luxembourg, lieu discret, aimé des prêtres. 
Son frère émigra dans Tété. Lucile resta 
dans le faubourg Saint-Germain. Ginguené et 
Ghamfort, qu'elle voyait, trouvaient la situation 
bonne ; ces gens d^esprit comptaient sur la sa- 
gesse du peuple. Dans le fait, la capitale était 
en proie à la plèbe. Quotidiennement les tam- 
bours appelaient les sections aux armes, des 
bandes de citoyens en bonnet rouge et armés 
de piques défilaient en chantant le Ça ira et la 
Marseillaise. Les crieurs criaient les RépolU" 
tions de Paris, par le citoyen Prud'homme, la 
grande colère du père Duchesne et VAmi du 
peuple de Marat. Les prisons étaient pleines. 
Dans l'atmosphère de trouble qui l'entourait, 
Lucile, énervée, souflfrante, en proie au mal 
des vierges, eut des extases et des visions. Un 
jour, étant devant une glace, elle poussa un 
grand cri, et dit : 

3 



@^^ XXX "^ff^ 

— a Je viens de voir entrer la mort. » 
Ses sœurs purent croire qu'elle avait le don 
de seconde vue : à quelques jours de là, M°® Gin- 
guené, instruite par son mari, vint les avertir 
qu'on massacrerait le lendemain dans les pri- 
sons. En effet, le 2 septembre, des prêtres, 
amenés en fiacre à la prison de l'Abbaye, furent 
massacrés. Un Maillard, assassin paperassier, 
mit de Tordre dans la boucherie. Quand ce fut 
fini^ content de son ouvrage, il conduisit ses 
hommes aux Carmes, où cent quinze prêtres 
furent égorgés séance tenante. 

Le tribunal révolutionnaire fut institué le 
10 mars lygS, et la guillotine dressée en per- 
manence sur les places publiques. Qui régnait 
alors en France? La Convention? Le Comité 
de salut public? Non. La peur! Ces hommes, 
qui envoyaient à la mort les petites gens 
comme les notables, les républicains comme 
les royalistes, et leurs propres amis de préfé- 
rence, ces hommes-là étaient misérablement 
épouvantés. Les victimes seules étaient sans 



<S^^^ XXXI ^s>@ 

crainte. Le supplice leur semblait chose natu- 
relle, chose due. Des femmes adorées, en met- 
tant sous le couteau de la guillotine un cou char- 
mant qu'on eût baisé au prix de la vie, donnaient 
un goût distingué, un charme à l'instrument de 
mort. Lucile, sœur d'émigré, était suspecte. 
Elle se cacha chez M"® Ginguené qui, en la re- 
cueillant, devenait suspecte elle-même et pas- 
sible de mort. Les femmes prodiguaient alors 
l'héroïsme domestique. Mais il n'y avait pas de 
retraite sûre. Partout la délation, et sans cesse 
des visites domiciliaires; pas un marmiton qui 
ne se crût un Brutus pour avoir dénoncé comme 
conspirateurs à la municipalité les maîtres qui le 
nourrissaient. A la première délation, les gardes 
de la municipalité accouraient, fouillaient la mai- 
son de la cave au grenier, lardaient les matelas 
de coups de baïonnette, forçaient les tiroirs, 
jugeaient, sans savoir lire, de Timportance des 
papiers, et buvaient volontiers une bouteille de 
vin, car ils étaient en somme bons compagnons. 
Quand ils surprenaient les dames en chemise. 



^'<^ XXXII "^i^^ 

ils avaient le mot pour rire. Un vrai sans- 
culotte sait unir la gaudriole au civisme. On est 
Français, mille tonnerres ! 

Lucile put quitter Paris, dont les barrières 
étaient pourtant gardées par une milice vigi- 
lante. Elle s'enfuit en Bretagne. 



La terreur r^nait sur cette terre féodale et 
catholique. L'héritière des Chateaubriand fut 
arrêtée. On parla de l'enfermer à Combourg, 
devenu propriété nationale. Mais elle fut 
jetée, avec sa belle^sœur, dans un cachot de 
Rennes. Elles y attendaient leur jugement, la 
mort. Une gazette leur apporta les nouvelles 
de Paris. Elles y lurent ceci : 

TRIBUNAL CRIMINEL REVOLUTIONNAIRE 

Du 3 Floréal an II. 

« G.^G. Lamoignon Malèsherbes, âgé de 
72 ans, natif de Paris, ministre d'État jus- 
qu'en 1788 , ci* devant président de la 



^^ XXXIII ^^>^ 

Cour des Aides de Paris, demeurant à Ma- 

lesherbes ; 
« A.-M.-T. Lamoignon Malesherbes, âgée de 

38 ans, native de Paris, veuve de Lepelletier 

Rosambo, à Malesherbes; 
« A. -T. Lepelletier Rosambo, âgée de 2 3 ans, 

native de Paris, femme de Châteaubriant, 

à Malesherbes ; 
« J.-B.-A. Châteaubriant, âgé de S4 ans, natif 

* 

de Saint-Mâlo, ex-marquis, capitaine au ré- 
giment ci-devant Royal-Cavalerie, à Ma- 
lesherbes. 

« Convaincus d'être auteurs ou complices 
des complots qui ont existé depuis 89 contre la 
liberté, la sûreté et la souveraineté du Peuple, 
par suite desquels le tyran, ses agens, com- 
plices et tous les ennemis du Peuple, ont 
tenté par Pabus d'autorité, par la corruption, 
par la guerre extérieure et intérieure, par les 
trahisons, les violences, les assassinats, les se* 
cours fournis en hommes et en argent aux en- 



jS*^^ XXXIV ^^>s> 

nemis du dehors et du dedans, par des corres- 
pondances criminelles et des intelligences en- 
tretenues avec eux, et par tous les moyens pos- 
sibleS) de dissoudre la représentation nationale, 
de rétablir le despotisme et tout autre pouvoir 
attentatoire à la souveraineté du peuple : 
« Ont été condamnés à la peine de mort. » 
Cela voulait dire que M. de Malesherbes, 
M"*® la présidente de Rosambeau, sa fille, 
M°*î la comtesse de Chateaubriand et le comte 
de Chateaubriand avaient été guillotinés le 
même jour, sur le même échafaud. 

La vieille mère de Lucile, traînée à Paris, y 
était sous les verroux. Pendant ce temps René, 
retiré à Londres après le licenciement de Tar- 
mée de Condé, errait dans le parc de Kensing- 
ton et là, sous un ciel mélancolique, esquissait 
les premiers crayons de son René, peintures 
d'âpre volupté et de tristesse amoureuse où sa 
sœur était mêlée, avec l'indiscrétion du génie, 
sous le nom d^ Amélie. 



^*5^ XXXV -"^^g? 

XI 

Dans cette terrible année lygS, la prisonnière 
de Rennes épousa un vieillard, le comte de 
Caud, «pour se soustraire aux persécutions. » 
Les circonstances de ce mariage sans amour 
sont restées obscures. Ce vieux ci-devant, dont 
rintervention dans la destinée de Lucile est 
inexplicable, mourut après quinze mois de 
mariage, si toutefois il y eut mariage en fait. 
Quoi qu'il soit de M. de Caud, le 9 thermidor, 
mieux que lui, sauva Lucile, sa belle-sœur et 
sa mère. Mais M"** la comtesse de Chateau- 
briand mourut presque aussitôt et M"® de Farcy 
lui survécut de peu de jours. Lucile vécut 
égarée, éperdue, et erra comme une âme en 
peine sur tant de ruines. 

XII 

Le 1 9 brumaire apporta la paix intérieure à 
la France nouvelle. La liberté était perdue; 
mais la Révolution, transformée en dictature, 
se poursuivait. L'ancien régime était bien mort. 



<3^^ XXXV! ''^^^ 

C'est le nouveau qui s'organisait sous le consu- 
lat de Bonaparte. Les salons se rouvraient 
dans la capitale rassérénée. M"'" de Staël^ 
Suard, Récamier, Joseph Bonaparte, retenaient 
chacune dans son cercle un groupe de philo- 
sophes et de gens de lettres. Chateaubriand, re- 
venu en France en 1800, vit s'ouvrir à lui un 
salon discret et doucement animé par une so- 
ciété délicate. MM. Joubert, Fontanes, Ronald, 
Mole, Pasquier, s'y groupaient autour de M"*® de 
Beaumont. 

Pauline de Beaumont était la fille d'un mi- 
nistre de Louis XVI, le comte de Montmorin, 
guillotiné pendant la Terreur. Échappée à 
l'échafaud qui avait pris presque toute sa famille, 
elle semblait se survivre à elle-même et 
coulait dans la société nouvelle comme une 
ombre voilée. Ses beaux yeux, d'un éclat cui- 
sant, brillaient sur son visage pâle et consumé. 
Son charme, profondément ressenti par les 
habituées de son cercle, était vif, mais sans 
douceur. Elle avait la rigidité des âmes frappées 



^"«^ ZXXVII ''^>S> 

de trop de coups et martelées par le malheur. 
Les grands deuils se portent avec une sorte de 
raideur. M*"* de Beaumont ne se livrait, ne 
s'abandonnait plus. D^ailleurs, atteinte de 
consomption, il ne lui restait plus que le 
souffle qu'elle allait bientôt perdre. 

Ce fut dans sa maison de Savigny, à l'automne 
de 1802, que M™® de Beaumont reçut Lucile 
pour la première fois. Cette maison, située à l'en- 
trée du village, adossée à un coteau de vignes 
et regardant les bois, donnait alors l'hospitalité 
à la famille Joubert, à M™* de Chateaubriand et 
à René, qui y terminait le Génie du Christian 
nisme. M"® de Caud y fut accueillie avec un mé- 
lange d'admiration et de pitié. Elle se sentit, de 
son côté, prise de sympathie pour son hôtesse. 

Ces deux femmes se lièrent vite d'une étroite 
amitié. Ce fut, de la part de Lucile, de brusques 
chaleurs, des élans impétueux. Sa tête se prenait. 
L'amitié grondait en elle comme l'amour. L'o- 
rage était dans tous ses sentiments. Tout lui 
était trouble et passion. 



CS^^W XXXVIII ^'^>^ 

Mais, si les tristesses de Lucile étaient d^une 
qualité rare et si la mélancolie d'une âme dépa- 
reillée n^est pas sans beauté, il faut bien le dire, 
un caractère immodéré comme le sien était 
fatigant dans Tintimité. Les rares infortunes, 
quotidiennement étalées, perdent de leur no- 
blesse et se tournent en moues et en querelles. 
« Ma sœur était déraisonnable, » dit Chateau- 
briand, et il dit vrai. Impétueuse, fantasque, 
pleine de contradictions, détachée de tout et 
s'attachant à des riens, prête à tous les renon- 
cements et multipliant les exigences, sentimen- 
tale et défiante, se croyant sans cesse persécutée, 
elle était parfaitement insociable. Vivant avec 
ses sœurs et sa belle-sœur, elle les désespérait. 
M°*® de Chateaubriand, qui paraît l'avoir long- 
temps accueillie et soutenue, se lassa. Lucile, 
à charge à elle-même et aux autres, errait de 
gîte en gîte sans trouver d'oreiller où reposer 
sa belle et malheureuse tête. 

Dans l'automne de 1802, elle vit chezM"*® de 
Beaumont un jeune poète revenu d'exil en même 



temps que René*. Il se nommait ChênedoUé. 
Pour son malheur, elle fut remarquée et 
aimée de lui. 

XIII 

Charles-Julien Lioult de ChênedoUé était de 
trois ans plus jeune que Lucile. Issu d^une 
famille de robe, né dans la grasse vallée nor- 
mande de Vire où les couplets d'Olivier Basselin 
et de Jean le Houx avaient jailli naturellement 
comme le cri de l'alouette, il ne sentait point 
en lui les robustes' gaietés des compagnons du 
Vau-de-Vire. Sa mère, « ingénieuse, dit-il, à 
se troubler elle-même, » ne vécut « que d'an- 
goisses et d'alarmes. » Il tenait d'elle une âme 

triste et douce et la maladie du siècle. Son ado- 
lescence s'éveilla dans les prés, à la lecture de 
Gessner et de Jean- Jacques. Il sut garder l'in- 
nocence ornée de ces premières heures et se 
prit d'amour pour la chose rustique. Il aimait 
les travaux champêtres. La vue des paysans 
lui rendait sensibles les pages des poètes 



<S<^ XL ''^^ 

descriptifs. Jeune disciple de Bernardin de 
Saint-Pierre, il ne savait pas ce qu'on faisait 
dans les villes; il apprit tout à coup qu'on y 
faisait la Révolution. Ce vieux monde qui 
croulait avec la monarchie, c'était le sien. Il 
panit pour l'émigration, et, comme* Chateau- 
briand, s'enrôla dans l'armée des princes. 
Après une double campagne, il fut jeté, avec 
les débris de l'armée royale, sur les glaces de la 
mer du Nord. Licencié par la défaite, il se 
rendit à Hambourg, où il connut Rivarol, dont 
la conversation brillante et froide lui fit l'effet 
d'un feu d'artifice tiré sur l'eau. Le malheur 
fut que Rivarol donna au jeune émigré une 
idée de poème, une de ces idées à la Roucher 
et à la Saint- Lambert qui traînaient alors dans 
l'air des salons. 

— Faites un poème de la nature, lui dit 
Rivarol. 

Ainsi fut conçu le Génie de l* homme, poème 
en douze chants, dont les alexandrins insipides 
commencèrent à s'aligner, et un petit Apollon 



^--1 



<S*5^ XLI ''^s^ 

rustique ne vint point, tirer l'oreille à Penfant 
normand qui, au lieu de chanter les moisson- 
neurs du val de Vire, exposait en vers le sys- 
tème de Copernic. Non, il n'avait point en lui 
de démon pour l'avertir; il obéissait sans ré- 
volte ; il était né disciple et ne savait que changer 
de maître. C'est ainsi qu'il tomba de Rivarol 
en Klopstock. Quand il vit le vieil épique, dont 
la figure ridée souriait avec douceur, il crut 
voir un Dieu, et resta accablé. Le bonhomme, 
pendant cette visite, échenillait ses pruniers. 
ChênedoUé quitta Hambourg et se rendit en 
Suisse, où il connut M™' de Staël. Il rentra en 
France en 1802, et rencontra à Paris Chateau- 
briand qui revenait d'Angleterre. Les émigrés 
rentraient peu à peu dans leur patrie et ne se 
cachaient plus. Un faux nom suffisait pour 
endormir la loi déjà caduque. 

ChênedoUé et Chateaubriand ayant tous 
deux servi dans l'armée de Condé, 

Tecum Philippos et celeremfugam,.. 
se sentant même goût pour la poésie, se 



5^*C^ XLII '•^N© 

voyaient tous les jours, se confiaient leurs 
projets et mêlaient leurs rêves. 

XIV 

Lucile vit Chênedollé et fut touchée. Elle 
voyait presque un frère en ce frère d'armes de 
René, qui, comme René, avait connu la défaite, 
Texil et la pauvreté, et qui était poète aussi. 
Elle s'oublia à le plaindre, et M"*® de Beaumont 
fut la confidente de ces nobles faiblesses. 

Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts? 

soupirait Lucile avec une tristesse ornée de 
littérature. Et M""® de Beaumont, hardie 
comme une honnête femme, écrivait au jeune 
amoureux : « Elle vous plaint, elle vous plaint. » 
Chênedollé ressentit pour la sœur de son 
ami ce sentiment triste et délicieux qui de tout 
temps fut Tamour. 

HBiaTOv... taÙTOv aXfStvdv 6' ajxa. 

Chateaubriand approuvait les assiduités de 
son ami. 
Chênedollé parla et fut écouté : 



^^^ XLIII "^^^ 

— Vous serez à moi ? 

— Je ne serai point à un autre. 

Ainsi s'engageait Lucile. Mais hélas I ce n'é- 
taient point les riches promesses d'une âme de 
vingt ans. De la jeunesse, Lucile ne gardait que 
les derniers éclairs. Elle touchait au retour et 
sentait confusément que ses heures étaient 
comptées, qu'il était tard pour recommencer la 
vie. D'ailleurs, elle n'était point une femme 
ordinaire et le bonheur dans le mariage n'était 
pas son lot. Une union tout unie répugnait à 
cette âme dépareillée. 

XV 

Elle retourna en Bretagne. De Rennes et de 
Lascardais, où elle vivait sous le toit de son 
excellente sœur. M"** de Chateaubourg, elle 
écrivait à Chênedollé des lettres charmantes et 
tourmentées comme elle-même. Elle ne voulait 
ni se lier davantage, ni se délier ; son instinct la 
portait aux sentiments les plus douloureux. 

Ils s'étaient séparés, ils voulurent se revoir. 



^^^^ XLIV "^1^ 

Lucile, impatiente comme une malade, l'ap- 
pela. Il paraît que M"® de Chateaubriand 
s'efforça, avec un art tout féminin, d^empêcher 
ce rendez-vous. Mais que pouvait-elle, qu'ai- 
guiser l'impatience de Chênedollé ? Il logeait 
chez elle ; on le retint ; on fit en sorte que la 
poste n'eût point de chevaux. Il partit enfin. 

Lucile alla au-devant de lui et lui tint dans 
la voiture ces propos nobles et tristes qui 
n'étaient point affectés en elle. 

— « Quand les hommes et les amis nous 
abandonnent, dit-elle, il nous reste Dieu et la 
nature. » 

Que parlait-elle d'abandon auprès de cet 
homme I 

Elle se troubla, pâlit et, le front humide de 
sueur, elle dit avec l'accent étouffé de la ten- 
dresse : 

— Monsieur de Chênedollé, ne me trompez- 
vous point ? M'aimez-vous ?j » 

Mais s'arrêtant dans ce mol abandon elle 
reprit : 



^"^^ XLV ^'^>^ 

— « Ne croyez pas, au moins, que je veuille 
vous épouser. Je ne ferai jamais mon bonheur 
aux dépens du vôtre. » 

Il la quitta au jour. 

— « Je serai heureux, lui dit-il, d'avoir 
passé un instant à côté de vous dans la vie. 
11 me semble avoir passé à côté d'une fleur 
charmante dont j'ai emporté quelques par- 
fums. » 

Puis il y eut de grands élans et des paroles 
brûlantes. Les plus chastes passions ont aussi 
leurs flammes. 

Lucile, agitée et embrasée de nouveau, mur- 
mura: 

« Je ne dis pas non. » 

Peu de jours après, Lucile reçut de Chênedollé 
une lettre dans laquelle le souvenir du rendez- 
vous était encore tout vibrant et tout pal- 
pitant. 

a .... Sans ce mot charmant: Je ne dis point 
non, je serais reparti la mort dans le cœur ; 
mais cela ne suffît pas, chère Lucile, il faut que 

4 



^*^ XLVI '■^^ 

VOUS preniez des mesures pour que nous nous 
voyions promptement ; il faut que vous vous 
déterminiez bientôt, et que vous soyez entière- 
ment à moi avant cet hiver. Je ne vois de 
bonheur que dans notre union, et je sens que 
vous êtes la seule femme dont les sentiments 
soient en harmonie avec les miens, et sur la- 
quelle je puisse me reposer dans la vie... Je 
suis triste et j'ai le cœur flétri. Cette existence 
isolée me pèse cruellement ; j'ai besoin de quel- 
ques mots de vous pour me redonner le goût 
de la vie. Il me semble qu'il y a plusieurs mois 
que je ne vous ai quittée, et je ne puis me faire 
à ridée de ne point recevoir de vos lettres. 
Écrivez-moi donc, et dites-moi que vous 
m'aimez encore un peu.,. » 

Sous quelles mornes influences lut-elle cette 
page brûlante ? Elle n'y répondit pas et partit 
pour Rennes, impatiente, fuyant tous et soi- 
même, se cachant avec cet instinct sauvage 
des animaux blessés. 

Lui, pendant ces longs mois de silence, se 






j 



(S*^* XLVII ''^^ 

traînait péniblement de Vire à Paris et de Paris 
à Vire. 

Lucile le vit un Jour à sa porte. N'y pouvant 
tenir, il était venu à Rennes. Elle fut surprise 
et, dans sa tristesse, elle sourit. A qui sou- 
riait-elle ? Ce n^était plus à Tamour. Cet homme 
lui était à charge, et, en même temps qu'elle 
le recevait, elle se plaignait à René de ce 
qu'elle appelait bien durement « les imper- 
tinences de M. de ChênedoUé. » Ce mot 
nous gâte un peu le roman de Lucile. Un soir, 
elle retira sa parole et dit à son amant dé- 
sespéré : 

— <r Je ne serai jamais à vous. » 

Et comment se fût-elle donnée ? Elle ne s'ap- 
partenait plus. 

ChênedoUé éclata en imprécations. 

Elle lui reprocha doucement sa violence et 
garda jusqu'au bout toute la froideur de sa 
tristesse. L'entrevue s'achevait : penchée, une 
lampe à la main, sur la rampe de l'esca- 
lier, elle le regarda partir avec une exprès- 



sion de visage où il crut voir de la douleur 
et de Teffroi. Un œil plus sûr y eût reconnu 
la folie. 

Et pourquoi aussi poursuivre de la sorte 
une malheureuse femme égarée, en qui toute 
pensée, tout sentiment s'aigrit et s'empoi- 
sonne ? L'amour est bien aveugle et bien im- 
pitoyable. Comment ChênedoUé ne s'arrêta-t-il 
pas devant les premiers signes de démence ? La 
nouvelle de la mort de M*"* de Beaumont vint 
frapper Lucile à Rennes. 

XVI 

Dans Tété de i8o3,M"* de Beaumont s'était 
laissé emmener en traitement au Mont-Dore. 
Lucile lui envoyait de Lascardais des lettres 
brûlantes qui restaient sans réponse. M""® de 
Beaumont était alors bien affaiblie. Elle écrivait 
avec grâce à ChênedoUé : 

— « Je tousse moins, mais il me semble que 
c'est pour mourir sans bruit. » 

Lucile, avenie par son frère de l'état déses- 



iS^^ XLIX '^S^^ 

péré de leur amie commune, s'obstinait à ne 
rien craindre. 

— « Nous ne la perdrons pas... J'en ai au 
dedans de moi la certitude, » disait-elle avec 
son doux entêtement d'illuminée. 

M°® de Beaumont, incertaine comme les 
phthisiques, se croyait tantôt sauvée, tantôt 
perdue. 

Elle écrivait dans son journal : 

a Ce 21 floréal — lo mai. — Anniversaire 
de la mort de ma mère et de mon frère. 

« Je péris la dernière et la plus misérable 1 » 

Puis elle se reprenait. 

« Cefte maladie, écrivait-elle, que j'avais 
presque la faiblesse de craindre, s'est arrêtée, 
et peut-être suis-je condamnée à vivre long- 
temps. » 

L'automne vint et emporta ses dernières illu^ 
siops. On la vit pleurer sur sa mort prochaine. 
Ces larmes me la font aimer tout à fait. Elle s'é- 
teignit à Rome, dans les bras de Chateaubriand. 

A la nouvelle de cette mort, Lucile tomba 



dans un noir chagrin. Sa raison, déjà troublée, 
s'obscurcit étrangement. Elle ne voulait pas 
croire à cette fin si naturelle, dont son frère 
avait rédigé une relation qui courait en manus- 
crit dans le cercle des amis. Elle soupçonnait 
les machinations les plus odieuses et allait 
jusqu'à croire à un enlèvement. Les inquiétudes 
les plus déraisonnables, les soupçons les plus 
malheureux naissaient dans cette tête à la Jean- 
Jacques. Elle se croyait sans cesse épiée, uni- 
versellement persécutée. Elle cachait son adresse 
à ses amis, et ne trouvait jamais les cachets de 
ses lettres assez intacts. La modestie de son âme 
lui faisait chercher le silence, et elle mettait 
tout le monde dans ses secrets. Elle faisait éta- 
lage de cachotteries. Elle soupirait après le 
repos, et ne pouvait rester en place. 

Elle était alors dans un dénûment qu'elle 
sentait peu, car elle n'avait besoin de rien sur 
la terre, mais qui la mettait forcément sous une 
dépendance, dont souffrait sa fierté. 



<g^^ LI ''^f^ 

XVII 

A Tautomne, elle revint à Paris. Château* 
briand ne la prit pas sous son toit, mais il 
rinstalla rue Caumartin, en la trompant avec 
délicatesse sur le prix véritable du loyer et de la 
pension. Mais elle quitta la rue Caumartin et 
alla demeurer dans le faubourg Saint-Jacques, 
chez les Dames de Saint-Michel. Elle avait là 
une cellule dont la fenêtre s'ouvrait sur le jardin 
du. couvent. Un jardin sans ombre. Les beaux 
ombrages conseillent la volupté, et les religieuses 
se promènent en silence, non sous des bosquets 
de myrtes, mais entre des carrés de légumes et 
de plantes médicinales. Dans sa cellule, elle ne 
se souvint pas de ChênedoUé. Leur rupture, qui 
s'explique assez par Tétat d'âme de la pauvre 
Bretonne, eut, dit-on, une autre cause, que je 
ne veux pas rechercher. Lucile était en proie, 
chez les Dames de Saint-Michel, à un sentiment 
unique, l'amitié de son frère. Cette amitié, agi- 
tée et maladive, grandit démesurément. 



(^<^ LU "^^^ 

Il vint la voir et la trouva qui se promenait 
dans le jardin avec la supérieure. Elle le reçut 
dans sa chambre. Elle assemblait péniblement 
ses idées, et ses lèvres étaient agitées d'un mou- 
vement convulsif. 

— <« Je crois, dit-elle, que le couvent me fait 
mal. » 

Elle ajouta qu'elle se trouverait mieux dans 
un logement isolé, du côté du Jardin des Plantes, 
qu'elle pourrait y voir des médecins et se pro- 
mener. 

Il lui dit : 

— « Je vais rejoindre ma femme à Vichy; 
j'irai ensuite chez M. Joubert, à Villeneuve. 
Viens avec nous. » 

Elle répondit qu'elle voulait passer l'été seule 
et qu'elle renverrait sa femme de chambre Vir- 
ginie en Bretagne. 

Il la laissa assez calme et revint la voir avant 
son départ pour Vichy. 

Pendant cette visite, elle lui lut quelques-uns 
de ces petits poèmes en prose, d'une tristesse 



(S*^^ LUI ^"Q»^ 

suave, qu'elle écrivait malgré elle et jetait ensuite 
à Taventure. Presque tout cela est aujourd'hui 
perdu. Oasait qu'elle faisait aussi des vers, et il 
nous en reste par hasard quatre d'un goût char- 
mant. Les voici : 




C'est ainsi que cette afiBdgée revêtait sa tris- 
tesse d'une forme élégante et choisie. 

En se quittant ils s'embrassèrent. Elle le re- 



LIT '^•^ 

conduisit sur le palier et^ penchée sur la rampe, 
elle le regarda descendre. 
Elle le voyait pour la dernière fois. 

XVIII 

Trois mois se passèrent. Ayant quitté les 
Dames de Saint-Michel, elle s'était retirée seule 
avec un domestique de quatre-vingts ans, ce bon 
Saint-Germain qui, ayant été longtemps à M"® de 
Beaumont, la pleura sans vouloir rien en- 
tendre au legs qu'elle lui laissait. On n'en sait 
pas davantage. 

Lucile de Chateaubriand mourut le 9 no- 
vembre 1 804, dans la trente-huitième année de 
son âge. 

Quelle fut sa dernière pensée ? Nul ne saurait 
le dire, et l'imagination peut travailler sur ces 
heures muettes. Les dernières idées des hommes 
sont le plus souvent des idées d'enfant. Lucile 
dut revoir, sur son lit de mort, les falaises bre- 
tonnes, le vieux château, Tétang mélancolique 
et, sous les vieux châtaigniers, elle enfant avec 



-^-^ 



^^0* LV -^^^ 

ce frère qu'elle aima tant. Mais si Ton veut 
qu'avant de s'éteindre son âme se soit recûn<» 
nue dans toute sa plénitude, il faut chercher le 
secret de ces réflexions suprêmes dans cette 
piété un peu hautaine, dans cette mélan- 
colie qu'elle préférait à toutes les joies, 
dans cet amour des passions escarpées et des 
orages de l'âme, et surtout dans ce fier sen- 
timent de rhonneur qui la garda pure, bien 
qu'agitée, et qui fit d'elle une vraie Chateau- 
briand. 

Son vieux domestique suivit seul son cercueil. 
Elle eut le convoi des pauvres, et les restes de 
cette créature d'élite, portés dans le maigre 
corbillard que le peuple, qui le connaît, 
nomme la roulette, furent jetés sans marque 
dans la fosse commune. Son frère les y laissa. Il 
s'entendait pourtant à l'arrangement des tom- 
beaux. En Italie il rêva pour lui-même un sar- 
cophage de marbre antique, lit funéraire digne 
du père d'Eudore et de Cymodocée. Il y renonça 
et s'arrêta à l'idée d'un cercueil creusé dans le 



^r*^./ LVI "^«^ 

granit et balayé par l'écume de POcéan. Il 
voulait qu'après être rentré dans le silence, les 
bruits sans nombre de la mer rappelassent 
cette voix qui avait parlé si haut dans le siècle. 
Et cet artiste, qui maniait avec un haut goût les 
décors de l'aitiour et de la mort, ne tenta rien 
pour tirer de la fosse sans nom celle qu'il tenait 
pour le plus beau génie de femme qui eût jamais 
existé. Faut-il expliquer ce consentement au 
hasard par des influences domestiques ou par 
rindifférence d'un homme occupé? J'aime 
mieux y voir Teffet de cette pensée : Qu'im- 
porte où se consume l'argile magnifique et pure 
qui fut Lucile, et qu'est-ce après tout que la 
fosse commune, sinon le lit des préférées de 
Jésus-Christ ? D'ailleurs l'écrivain gentilhomme 
s'est expliqué sur ce point avec ce grand ton 
qui lui était familier. Prenons ses raisons sans 
les dépouiller de leur pompe et de leur 
apprêt. 

Il promit que Lucile ne sortirait de son cœur 
que quand il aurait cessé de vivre. C'est là, 



mieux que dans l'âme de M. de ChênedoUé, 
qu'elle avait choisi sa tombe. Il la pleura ; il t'a 
dit et je le crois : c'est sa propre jeunesse qu'il 
pleurait. 

ANATOLE FRANCE 



'A 



^ 



POEMES 



EN PROSE 



9^ 




A LA LUNE 



^ 



Chaste déesse ! Déesse si pure , que jamais 
même les roses de la pudeur ne se mêlent à tes 
tendres clartés, J'ose te prendre pour confidente 
de mes sentiments. Je n'ai point, non plus que 
toi, à rougir de mon propre cœur, mais quel- 
quefois le souvenir du jugement injuste et 
aveugle des hommes couvre mon front de 
nuages, ainsi que le tien. Comme toi, les erreurs 
et les misères de ce monde inspireat mes rêve- 



ries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne 
des cieux, tu conserves toujours la sérénité ; 
les tempêtes et les orages qui s'élèvent de notre 
globe, glissent sur ton dis que paisible. Déesse 
aimable à ma tristesse, verse ton froid repos 
dans mon âme. 




L'AURORE 



9^ 



Quelle douce clarté vient éclairer TOrient! 
Est-ce la jeune Aurore qui entr'ouvre au monde 
ses beaux yeux chargéis des langueurs du som- 
meil? Déesse charmante, hâte-toi ! quitte la cou- 
che nuptiale, prends la robe de pourpre ; qu'une 
ceinture moelleuse la retienne dans ses nœuds ; 
que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats; 
qu'aucun ornement ne profane tes belles mains 
faites pour entr'ouvrir les portes du Jour. Mais 



tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes che- 
veux d'or tombent en boucles humides sur ton 
col de rose. De ta bouche s'exhale un souffle pur 
et parfumé. Tendre déité, toute la nature sou- 
rit à ta présence ; toi seule verses des larmes, et 
les fleurs naissent. » 




L'INNOCENCE 



Fille du ciel, aimable Innocence, si j'osais 
de quelques-uns de tes traits essayer une faible 
peinture, je dirais que tu tiens lieu de vertu à 
l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de 
beauté à la vieillesse et de bonheur à l'infor- 
tune; qu'étrangère à nos erreurs, tu ne verses 
que des larmes pures, et que ton sourire n'a 
rien que de céleste. Belle Innocence I mais quoi 
les dangers t'environnent, l'envie t'adresse tous 



ses traits; trembleras-tu, modeste Innocence? 
chercheras-tu à te dérober aux périls qui te me- 
nacent ? Non, je te vois debout, endormie, la tête 
appuyée sur un autel. 



CONTES 



9^ 




CONTE ORIENTAL 



L'ARBRE SENSIBLE 






Un jour Almanzor, assis sur le penchant 
d'une colline et parcourant des yeux le paysage 
qui s'offrait à sa vue, disait au Génie tutélaire 
de cette charmante contrée : « Que la nature est 
belle I Comment l'homme peut-il se priver 
volontairement du plaisir de voir les moissons 
ondoyer, les prés se couvrir de fleurs, les ruis- 
seaux fuir et l'arbre se balancer dans les airs ? 
Arbre superbe, de quelles délices tu jouirais si 



i^"^^ 14 '^^ 

le ciel t*eût donné du sentiment ! C'est dans 
ton sein que se réfugient les oiseaux amoureux : 
c'est sur ton écorce que les amants gravent leurs 
chiffres; c'est sous ton feuillage que le sage 
vient rêver au bonheur. Tu prêtes ton abri à 
toute la nature sensible. Que ne puis-je être 
toi, ou que n'as-tu mon âme ! « Deviens arbre, 
indiscret jeune homme, dît à l'instant le Génie; 
mais reste Almanzor sous son écorce. Sois arbre 
jusqu'à ce que le repentir te rende ta première 
forme. » A peine le Génie a-t-il achevé de par- 
ler, qu' Almanzor s'élève en arbre majestueux ; 
il courbe ses superbes rameaux en voûte de 
verdure impénétrable aux rayons du soleil. 
Bientôt les oiseaux, les zéphyrs et les pasteurs 
recherchèrent l'ombrage du nouvel arbre; mais 
il ne le pr^ta jamais qu'à regret à l'indifférence. 
Cependant la belle et insensible Zuleïma vint 
un soir se reposer sous son ombre. Bientôt le 
sommeil ferma doucement ses paupières. Que 
de grâce s'offrent à l'imprudent Almanzor ! Un 
frémissement insensible s'empare de ses feuilles. 



(3*^^ l5 -^^ 

Il incline vers la jeune fille ses rameaux amou- 
reux. Tandis qu'il fait des efforts jaloux pour 
la dérober à Punivers, Nesser, amant dédaigné 
de Zuleïma, porte ses pas vers ces lieux; il 
voit la fille charmante et, d'une main téméraire, 
il veut écarter le branchage que l'arbre cherche 
à lui opposer. Nesser est auprès de Zuleïma, 
il va lui dérober un baiser. L'arbre pousse un 
gémissement; Nesser fuit, Zuleïma s'éveille : 
Almanzor a repris sa première forme. Il tombe 
aux pieds de la fière Zuleïma dont le cœur s'at- 
tendrit à la vue de tant de prodiges. Que de 
belles ont à moins perdu leur indifférence! 




CONTE GREC 



L'ORIGINE DE LA ROSE 



9^ 



Craignant de perdre Ros^lia, dès son ber- 
ceau ses parents alarmés la consacrèrent à Diane. 
Bientôt la jeune Rosélîa, prêtresse de cette 
Déesse, lui présenta Tencens et les vœux des 
mortels. Elle ne comptait que seize printemps 
quand sa mère, par une tendresse sacrilège, 
l'enleva du temple de Diane pour Punir au beau 
Cymédore. « Quoi! répétait sans cesse cette 
mère imprudente en regardant sa fille, quoi! 



iS*^ 17 '^^ 

ma fille ne connaîtra jamais les douceurs d'un 
hymen fortuné ! Quoi ! les flammes du bûcher 
funèbre consumeraient tout entière cette beauté 
si charmante, qui ne laissera pas après elle de 
jeunes enfants pour rappeler ses traits et pour 
bénir sa mémoire! n Rosélia est conduite de 
l'autel de Diane à ceux d'Hyménée. Là, sa 
bouche timide profère de coupables serments, 
dont son cœur ne connaît pas le danger. Cepen- 
dant Cymédore, que l'idée de Diane poursuit 
d'un noir pressentiment, se hâte de sortir avec 
Rosélia du temple de l'Hymen. Ils en franchis- 
saient les derniers degrés, lorsque Diane leva 
son mobile flambeau sur la nature. La chaste 
Déesse n'a. pas plutôt aperçu nos époux fugitifs, 
qu'un trait semblable à ceux dont elle atteignit 
les enfants de Niobé, part de sa main immor- 
telle et va frapper le cœur de Rosélia. Un soupir 
qui vint expirer sur les lèvres de cette vierge 
épouse fut, dit-on, le seul reproche qu'elle 
adressa à la Déesse. Rosélia chancelle, ses 
faibles genoux fléchissent sur le gazon qui la 



reçoit. Transporté de douleur et d'amour, Cy- 
médore veut soutenir son épouse: mais, ô pro- 
dige ! il n'embrasse qu'un arbuste qui blesse ses 
mains abusées. Cependant cet arbuste, né du 
repentir de Diane et des pleurs de l'Amour, se 
couvre de roses, fleur j usqu'alors inconnue. Rosé- 
lia, sous cette forme nouvelle, conserve ses grâ- 
ces, sa fraîcheur, et jusqu'au doux parfum de 
son haleine. L'amour et la pudeur rougissent 
encore son front, et les épines que Diane fait 
croître autour de sa tige protègent son sein 
embaumé. Cette belle fleur sera d'âge en âge 
également chère à la vierge craintive et à la jeune 
épouse. 




> 



LETTRES 



9^ 




LETTRES 



M. DE CHÊNEDOLLÉ 



P^ 



I 



Rennes, ce 2 avril i8o3. 

Mes moments de solitude sont si rares, que 
je profite du premier pour vous écrire, ayant à 
cœur de vous dire combien je suis aise que vous 
soyez plus calme, que je vous demande pardon 
de l'inquiétude vague et passagère que j'ai sen- 
tie au sujet de ma dernière lettre ! Je veux 



encore vous dire que je ne vous écrirai point le 
motif que j'ai cru, à la réflexion, qui vous avait 
engagé à me demander ma parole de ne point 
me marier. A propos de cette parole, s'il est 
vrai que vous avez Tidée que nous pourrons 
être un jour unis, perdez tout à fait cette idée : 
croyez que je ne suis point d'un caractère à 
souffrir jamais que vous sacrifiiez votre destinée 
à la mienne. Si lorsqu'il a été, ci-devant, entre 
nous question de mariage, mes réponses ne 
vous ont point paru ni fermes ni décisives, cela 
provenait seul de ma timidité et de mon em- 
barras, car ma volonté était, dès ce temps-là, 
fixe et point incertaine. Je ne pense pas vous 
peiner par un tel aveu, qui ne doit pas beau- 
coup vous surprendre, et puis, vous connaissez 
mes sentiments pour vous : vous ne pouvez 
aussi douter que je me ferais un honneur de 
porter votre nom; mais je suis tout à la fois 
désintéressée sur mon bonheur, et votre amie : 
en voilà assez pour vous faire concevoir ma 
conduite avec vous. 



Je vous le répète, rengagement que j^ai pris 
avec vous de ne point me marier a pour moi du 
charme, parce que je le regarde presque comme 
un lien, comme une espèce de manière de vous 
appartenir. Le plaisir que j'ai éprouvé en con- 
tractant cet engagement est venu de ce qu'au 
premier moment votre désir à cet égard me 
sembla une preuve non équivoque que je ne 
vous étais pas bien indifférente. Vous voilà 
maintenant bien clairement au fait de mes 
secrets; vous voyez que je vous traite en véri- 
table ami. 

S'il ne vous faut, pour rendre vos bonnes 
grâces aux Muses, que l'assurance de la persé- 
vérance de mes sentiments pour vous, vous pou- 
vez vous réconcilier pour toujours avec elles. 
Si ces divinités, par erreur, s'oublient un ins- 
tant avec moi, vous le saurez. Je sais que je ne 
peux consulter sur mes productions un goût 
plus éclairé et plus sage que le vôtre; je crains 
simplement votre politesse. Quantàmes Contes, 
c'est contre mon sentiment, et sans que je m'en 



(S^^^ 24 "^^^ 

sois mêlée, qu'on les a imprimés dans le Mer-- 
cure. Je me rappelle confusément que mon 
frère m'a parlé à cet égard; mais je n'y fis au- 
cune attention, ni ne répondis. J'étais au mo- 
ment de quitter Paris; j'étais incapable de rien 
entendre, de réfléchir à rien ; une seule pensée 
m'occupait, j'étais tout entière à cette pensée. 
Mon frère a interprété pour moi mon silence 
d'une façon fâcheuse. Je vous sais gré de l'es- 
pèce de reproche que vous me faites au sujet de 
l'impression de mes Contes, puisqu'il me met 
à lieu de connaître votre soupçon et de le 
détruire. Soyez bien certain que je n'ai point 
consenti à la publicité de ces Contes, et que je ne 
m'en doutais même pas. J'espère que, quand vos 
affaires de famille seront terminées, vous vous 
fixerez à Paris ; ce séjour vous convient à tous 
égards, et je voudrais toujours que votre posi- 
tion soit la plus agréable possible. Adieu. 

Vous voudrez bien, quand il sera temps, me 
mander votre départ de Paris, afin que je ne 
vous y adresse pas mes lettres. Je compte 



encore rester quinze jours dans cette ville-ci. 
Après cette époque, adressez-moi vos dépêches 
à Fougères, à l'hôtel Marigny. 

Quoique vos dépêches soient les plus aima- 
bles du monde, ne les rendez pas fréquentes; 
j'en préfère la continuité. Vous devez être pares- 
seux, et moi-même je suis fort sujette à la 
paresse. Je vous recommande surtout de me 
faire part de tous vos soupçons à mon égard ; 
cette preuve d'intérêt me sera infiniment pré- 
cieuse. 



II 



Ce i^^ juillet i8o3. 

Je vais répondre de suite à votre lettre du 
7 messidor, parce que je pars aujourd'hui pour 
la campagne, où il me sera moins facile de vous 
écrire. Je suis bien touchée de l'empressement 
que vous témoignez de me voir; mais, en vérité, 
cela n'est guère possible. Si vous connaissiez 



26 

ma bizarre position, vous ne seriez pas étonné 
de ce que je vous dis. Si pourtant il est abso- 
lument essentiel que vous me parliez, venez 
donc me trouver, en dépit de tout, à Lascardais, 
chez madame de Chateaubourg, près Saint- 
Aubin -du-Cormier, à quatre lieues de Fougères, 
\surla route de Rennes. Je vous prie de ne point 
me parler dans vos lettres de ce voyage. Si vous 
persistez à vouloir l'exécuter, marquez-moi 
simplement, quelque temps avant, que tel jour 
vous comptez accomplir le projet dont vous 
m'avez fait part. Si j'ai le plaisir de vous voir, 
je vous dirai le pourquoi de ces précautions, 
qui doivent vous paraître folles et qui pourtant 
ne sont que simples. Tout ce que vous saurez 
pour le moment, c'est que j'ai la certitude qu'on 
voit mes lettres et celles que je reçois. Je vais 
faire en sorte que celle-ci évite le sort des autres. 
Je vous avoue que ce n'est pas sans impatience 
que je vois qu'on cherche à me dérober la con- 
naissance de nos sentiments et de nos pensées 
les plus intimes, et que je m'indigne que les 



27 

lettres des personnes qui m'écrivent tombent en 
d'autres mains que les miennes. Je suis surf^i-ise 
que mon frère ne vous ait point encore écrit ; il 
ne peut sûrement pas vous avoir oublié. Attendez 
vous au premiermoment à recevoir de son grif- 
fonnage. Je vous confie bonnement que la chose 
du monde qui me rendrait la plus heureuse, ce 
serait de voir mon frère dans le cas de pouvoir 
vous être utile. Adieu; je vous écris en courant, 
ayant beaucoup de petits arrangements à faire. 
Gardez de moi quelque souvenir, et ne négli- 
gez rien pour le rétablissement de votre santé. 

Adressez-moi désormais vos lettres chez 
madame de Chateaubourg, à Lascardais, à 
Saint-Aubin-du-Cormier, près Fougères. 

Mandez-moi le plqs tôt que vous pourrez que 
vous avez reçu cette lettre, et n'oubliez pas non 
plus de me marquer un certain temps d'avance 
le moment de votre arrivée à Lascardais, par la 
raison que je ne vais point être fixe nulle part une 
partie de Tété. 



:S>c^ 28 ^^^ 



III 



Lascardais, ce 23 juillet i8o3. 

J'ai reçu le 19 de ce mois voti-e lettre en date 
du 12, par laquelle vous m'annonciez votre 
arrivée. Je vous ai attendu, comme bien vous 
pensez, avec impatience. Ne vous voyant pas 
paraître, je me suis livrée à mille diverses in- 
quiétudes. J'espère qu'une cause toute simple 
est la seule raison qui vous a empêché d'ac- 
complir votre projet; je vous prie de m'écrire 
pour lever tous mes doutes à cet égard. Je vous 
préviens que je suis dans un pays si perdu, que 
vos lettres mettront un temps infini à me par- 
venir; qu'elles pourront même se perdre en 
route, ainsi que les miennes. Ainsi, ne soyez 
pas surpris du silence que je pourrai paraître 
garder avec vous. Tenez-vous convaincu pour 
jamais que mes sentiments pour vous sont inal- 
térables, et que vous êtes et serez sans cesse 



présent à ma pensée. Je vous remercie de la 
manière dont vous avez écrit votre dernière let- 
tre; croiriez- vous pourtant qu'on a deviné de 
quel projet vous vouliez me parler? Je crois 
qu'on serait charmé de le détourner; mais je ne 
vois pas comment, si vous y êtes bien résolu. 
Adieu; je n'ajoute rien de plus à cette lettre, 
pensant que vous êtes à peu près aussi habile 
que moi sur tout ce que mon amitié pourrait me 
dicter déplus. Je vais écrire à mon frère et lui 
faire les reproches qu'il mérite à votre égard; 
soyez certain qu'il n'est coupable envers vous 
que de négligence. Persistez donc dans la bonne 
résolution de lui conserver tout votre attache- 
ment. Adieu encore une fois. 




MADAME DE BEAUMONT 



' A Lascardais, ce 3o juîUel (i8o3]. 
J'ai été si charmée, madame, de recevoir en- 
fin une lettre de vous, que je ne me suis pas 
donné le temps de prendre le plaisir de la lire 
de suite tout entière: j'en ai interrompu la lec- 
ture pour aller apprendre à tous les habitants 
de ce château que je venais de recevoir de vos 
nouvelles, sans réfléchir qu'ici ma joie n'im- 



porte guère, et que même presque personne ne 
savait que j'étais .en correspondance avec vous. 
Me voyant environnée de visages froids, je suis 
remontée dans ma chambre, prenant mon parti 
d'être seule joyeuse. Je me suis mise à achever 
de lire votre lettre, et, quoique je Taie relue 
plusieurs fois, à vous dire vrai, madame, je ne 
sais pas tout ce qu'elle contient. La joie que je 
ressens toujours en voyant cette lettre si désirée, 
nuit à l'attention que je lui dois. 

Vous partez donc, madame? N'allez pas, 
rendue au Mont-d'Or, oublier votre santé; 
donnez-lui tous vos soins, je vous en supplie 
du meilleur et du plus tendre de mon cœur. 
Mon frère m'a mandé qu'il espérait vous voir 
en Italie. Le destin, comme la nature, se plaît 
à le distinguer de moi d'une manière bien favo- 
rable. Au moins, je ne céderai pas à mon frère 
le bonheur de vous aimer : je le partagerai 
avec lui toute la vie. Mon Dieu, madame, que 
j'ai le cœur serré et abattu! Vous ne savez 
pas combien vos lettres me sont salutaires, 

5 



comme elles m'inspirent du dédain pour mes 
maux I L'idée que je vous occupe, que je 
vous intéresse, m'élève singulièrement le 
courage. Écrivez -moi donc, madame, afin 
que je puisse conserver une idée qui m'est si 
nécessaire. 

Je n'ai point vu M. ChênedoUé; je désire 
beaucoup son arrivée. Je pourirai lui parler de 
vous et de M. Joubert; ce sera pour moi un bien 
grand plaisir. Souffrez, madame, que je vous 
recommande encore votre santé, dont le mau- 
vais état m'afflige et m'occupe sans cesse. Com- 
ment ne vous aimez- vous pas? Vous êtes si ai- 
mable et si chère à tous: ayez donc la justice 
de faire beaucoup pour vous. 

II 

Ce 2 septembre {i8o3). 

Ce que vous me mandez, madame, de votre 
santé, m'alarme et m'attriste ; cependant, je me 
rassure en pensant à votre jeunesse, en songeant 



<^^^ 33 ^^!^ 

que, quoique vous soyez fort délicate, vous 
êtes pleine de vie. 

Je suis désolée que vous soyez dans un pays 
qui vous déplaît. Je voudrais vous voir envi- 
ronnée d'objets propres à vous distraire et à 
vous ranimer. J'espère qu'avec le retour de 
votre santé, vous vous réconcilierez avec l'Au- 
vergne: il n'est guère de lieu qui ne puisse offrir 
quelque beauté à des yeux tels que les vôtres. 
J'habite maintenant Rennes : je me trouve 
assez bien de mon isolement. Je change, 
comme vous voyez, madame, souvent de de- 
meure; j'ai bien la mine d'être déplacée sur la 
terre : effectivement, ce n'est pas d'aujourd'hui 
que je me regarde comme une de ses produc- 
tions superflues. Je crois, madame, vous avoir 
parlé de mes chagrins et de mes agitations. A 
présent, il n'est plus question de tout cela, je 
jouis d'une paix intérieure qu'il n'est plus au 
pouvoir de personne de m'enlever. Quoique 
parvenue à mon âge , ayant , par circonstance 
et par goût, mené presque toujours une vie 



34 

solitaire, je ne connaissais, madame, nullement 
le monde : j^ai fait enfin cette maussade con- 
naissance. Heureusement^ la réflexion est ve- 
nue à mon secours. Je me suis demandé qu'a- 
vait donc ce monde de si formidable et où ré- 
sidait sa valeur, lui qui ne peut jamais être, 
dans le mal comme dans le bien, qu'un objet 
de pitié ? N'est-il pas vrai, madame, que le ju- 
gement de rtiomme est aussi borné que le reste 
de son être, aussi mobile et d'utie incrédulité 
égale à son ignorance ? Toutes ces bonnes ou 
mauvaises raisons m'ont fait jeter avec aisance, 
derrière moi, la robe bizarre dont je m'étais 
revêtue : je me suis trouvée pleine de sincérité 
et de force ; on ne peut plus me troubler. 

Je travaille de tout mon pouvoir à ressaisir 
ma vie, à la mettre tout entière sous ma dé- 
pendance. 

Croyez aussi, madame, que je ne suis point 
trop à plaindre, puisque mon frère, la meil- 
leure partie de moi-même, est dans une situa- 
tion agréable, quUl me reste des yeux pour 



admirer les merveilles de la nature, Dieu pour 
appui, et pour asite un cœur plein de paix et 
de doux souvenirs. Si vous avez la bonté, ma- 
dame, de continuer à m'écrire, cela me sera 
un grand surcroît de bonheur. 




LETTRES 



AU 



V" DE CHATEAUBRIAND 



9^ 



I 



Le 4 octobre (i8o3). 

J'avais commencé l'autre jour une lettre pour 
toi ; je viens de la chercher inutilement ; je t'y 
parlais de madame de Beaumont, et je me 
plaignais de son silence à mon égard. Mon ami, 
quelle triste et étrange vie je mène depuis quel- 
ques mois ! Aussi ces paroles du prophète me 
reviennent sans cesse à l'esprit : Le Seigneur 



VOUS couronnera de maux , et vous jettera 
comme une balle. Mais laissons mes peines et 
parlons de tes inquiétudes. Je ne puis me les 
persuader fondées: je vois toujours madame 
de Beaumont pleine de vie et de jeunesse, et 
presque immatérielle ; rien de funeste ne peut, 
à son sujet, me tomber dans le cœur. Le Ciel, 
qui connaît nos sentiments pour elle, nous la 
conservera sans doute. 

Mon ami, nous ne la perdrons point ; il me 
semble que j'en ai au dedans de moi la certi- 
tude. Je me plais à penser que, lorsque tu re- 
cevras cette lettre, tes soucis seront dissipés. 
Dis-lui de ma part tout le véritable et tendre 
intérêt que je prends à elle; dis-lui que son 
souvenir est pour moi une des plus belles choses 
de ce monde. Tiens ta prpmesse, et ne manque 
pas de m'en donner le plus possible des nou- 
velles. Mon Dieu ! quel long espace de temps 
il va s'écouler avant que je ne reçoive une ré- 
ponse à cette lettre ! Que Téloignement est 
quelque chose de cruel ! D'où vient que tu me 



parles de ton retour en France ? Tu cherches 

à me flatter, tu me trompes. Au milieu de 

• 

toutes mes peines, il s'élève en moi une douce 
pensée, celle de ton amitié, celle que je suis 
dans ton souvenir telle qu'il a plu à Dieu de 
me former. 

Mon ami, je ne garde plus sur la terre de sûr 
asile pour moi que ton cœur ; je suis étrangère 
et inconnue pour tout le reste. Adieu, Dion 
pauvre frère ! te reverrai-je? cette idée ne ^'offre 
pas à moi d'une manière bien distincte, ^i ^^ 
me revois, je crains que tu ne me retrouves 
qu'entièrement insensée. Adieu, toi à <j_ui je 
dois tant, adieu, félicité sans mélange ! O sou- 
venirs de mes beaux jours, ne pouvez^ — ^vous 
donc éclairer un peu maintenant mes tr"lstes 
heures ? 

Je ne suis pas de ceux qui épuisent c::oute 
leur douleur dans l'instant de la séparai:^?^^'. 
chaque jour ajoute au chagrin que je resseï^^ ^^ 
ton absence, et serais-tu cent ans à Rom^- V^ 
tu ne viendrais pas à bout de ce chagrin. ^^^^^^^ 



r 



me faire illusion sur ton éloignement , il ne se 
passe pas de jour où je ne lise quelques feuilles 
de ton ouvrage; je fais tous mes efforts pour 
croire t'entendre. Uamitié que j^ai pour toi 

ê 

est bien naturelle : dès notre enfance, tu as été 
mon défenseur et mon ami ; jamais tu ne m^as 
coûté une larme, et jamais tu n'as fait un ami 
sans qu'il ne soit devenu le mien. Mon aimable 
frère, le ciel, qui se plaît à se jouer de toutes 
mes autres félicités, veut que je trouve mon 
bonheur tout en toi, que je me confie à ton 
cœur. Donne-moi vite des nouvelles de ma- 
dame de Beaumont. Adresse-moi tes lettres 
chez mademoiselle Lamotte, quoique je ne sache 
pas quel espace de temps j'y pourrai rester. 
Depuis notre dernière séparation, je suis tou- 
jours , à l'égard de ma demeure, comme un 
sable mouvant qui me manque sous les pieds : 
il est bien vrai que pour quiconque ne me 
connaît pas, je dois paraître inexplicable ; ce- 
pendant je ne varie que de forme, car le fond 
reste constamment le même. 



cp<^ 40 --^^^ 



II 



17 janvier (1804). 

Je me repdsais de mon bonheur sur toi et sur 
madame de Beaumont, je me sauvais dans votre 
idée de mon ennui et de mes chagrins; toute 
mon occupation était de vous aimer. J'ai fait 
cette nuit de longues réflexions sur ton carac- 
tère et ta manière d'être. Comme toi et moi 
nous sommes toujours voisins, il faut, je crois, 
du temps pour me connaître, tant il y a diverses 
pensées dans ma tête 1 tant ma timidité et mon 
espèce de faiblesse extérieure sont en opposition 
avec ma force intérieure! En voilà trop sur 
moi. Mon illustre frère, reçois le plus tendre 
remercîment de toutes les complaisances que tu 
n'as cessé de me donner. Voilà la dernière lettre 
de moi que tu recevras le matin. J'ai beau te 
faire part de mes idées, elles n'en restent pas 
moins tout entières en moi. 



CP^^ 41 ^'SNi^ 



III 



Me crois-tu sérieusement, mon ami, à Pabri 
de quelque impertinence de monsieur Chêne- 
doUé? Je suis bien décidée à ne point Tinviter 
à continuer ses visites ; je me résigne à ce que 
celle de mardi soit la dernière. Je ne veux point 
gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le 
livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de 
la raison ; je n'en consulterai pas plus les pages, 
maintenant, sur les bagatelles que sur les choses 
importantes de la vie. Je renonce à toutes mes 
folles idées; je ne veux m'occuper ni me cha- 
griner de celles des autres; je me livrerai à corps 
perdu à tous les événements de mon passage 
dans ce monde. Quelle pitié que l'attention que 
je me porte! Dieu ne peut plus m'affliger qu'en 
toi. Je le remercie du précieux, bon et cher pré- 
sent, qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir 
conservé ma vie sans tache : voilà tous mes tré- 
sors. Je pourrais prendre, pour emblème de ma 



vie, la lune dans un nuage, avec cette devise : 
Souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon 
ami. Tu seras peut-être étonné de mon langage, 
depuis hier matin. Depuis t'avoir yu, mon cœur 
s'est relevé vers Dieu, et je Tai placé tout entier 
au pied de Ja croix, sa seule et véritable place. 



IV 

Ce jeudi. 

Bonjour, mon ami. De quelle couleur sont 
tes idées ce matin? Pour moi, je me rappelle 
que la seule personne qui put me soulager quand 
je craignais pour la vie de madame de Farcy^ 
fut celle qui me dit : — Mais il est dans l'ordre 
des choses possibles que vous mourriez avant 
elle. Pouvait-on frapper plus juste ? Il n'est rien 
de tel, mon ami, que l'idée de la mort pour nous 
débarrasser de l'avenir. Je me hâte de te débar- 
rasser de moi ce matin, car je me sens trop en 
train de dire de belles choses. Bonjour, mon 
pauvre frère. Tiens-toi en joie. 



^»<^ 43 ^-^^35 



Lorsque madame de Farcy existait, toujours 
près d^elle, je ne m^étais pas aperçue du besoin 
d'être en société de pensées avec quelqu'un. Je 
possédais ce bien sans m^en douter. Mais depuis 
que nous avons perdu cette amie, et les circon- 
stances m'ayant séparée de toi, je connus le sup- 
plice de ne pouvoir jamais délasser et renouveler 
son esprit dans la conversation de quelqu'un ; 
je sens que mes idées, me font mal lorsque 
je ne puis m'en débarrasser; cela tient sûre- 
ment à ma mauvaise organisation. Cependant, 
je suis assez contente depuis hier de mon 
courage. Je ne fais nulle attention à mon 
chagrin, et à Tespèce de défaillance intérieure 
que j'éprouve. Je me suis délaissée. Continue 
à être toujours aimable envers moi : ce sera 
humanité ces jours-ci. Bonjour, mon ami. A 
tantôt, j'espère. 



13*^^ 44 "^5^ 



VI 



Sois tranquille, mon ami, ma santé se réta- 
blit à vue d'œil. Je me demande souvent pour- 
quoi j'apporte tant de soins à Pétayer. Je suis 
comme un insensé qui édifierait une fortune au 
milieu d'un désert. Adieu, mon pauvre frère. 



VII 



Comme ce soir je souffre beaucoup de la 
tête, je viens tout simplement, au hasard, de 
t'écrire quelques pensées de Fénelon pour rem- 
plir mon engagement. 

<c On est bien à l'étroit quand on se renferme 
« au dedans de soi. Au contraire, on est bien 
« au large quand on sort de cette prison pour 
« entrer dans l'immensité de Dieu. 

a Nous retrouverons bientôt ce que nous avons 
« perdu. Nous en approchons tous les jours à 



« grands pas. Encore un peu, et il n^y aura plus 
« de quoi pleurer. C'est nous qui mourons : 
« ce que nous aimons vit et ne mourra point. » 

« Vous vous donnez des forces trompeuses, 
« telle que la fièvre ardente en donne au malade. 
« On voit en vous, depuis quelques jours, un 
« mouvement convulsif pour montrer du 
« courage et de la gaieté avec un fonds d^a- 
« gonie. » 

Voilà tout ce que ma tête et ma mauvaise 
plume me permettent de t'écrire ce soir. Si tu 
veux, je recommencerai demain et t'en conterai 
peut-être davantage. Bonsoir, mon ami. Je ne 
cesserai point de te dire que mon cœur se pros- 
terne devant celui de Fénelon, dont la tendresse 
me semble si profonde et la vertu si élevée. 

Bonjour, mon ami. Je te dis à mon réveil 
mille tendresses et te donne cent bénédictions. 
Je me porte bien ce matin et suis inquiète si tu 
pourras me lire et si ces pensées de Fénelon te 
paraîtront bien choisies. Je crains que mon 
cœur ne s'en soit trop mêlé. 



^<^ 4b '-^>cfr' 



VIII 



Pourrais-tu penser que je m'occupe folle- 
ment depuis hier à te corriger? Les Blossac 
m^ont confié dans le plus grand secret une 
romance de toi. Comme je ne trouve pas que 
dans cette romance tu aies tiré parti de tes 
idées, je m'amuse à essayer de les rendre dans 
toute leur valeur. Peut-on pousser l'audace plus 
loin ? Pardonnez, grand homme, et ressouvenez- 
vous que je suis ta sœur, qu'il m'est un peu 
permis d'abuser de vos richesses. 

IX 

Saint-Michel. 

Je ne te dirai plus : ne viens plus me voir, 
parce que n'ayant plus désormais que quelques 
jours à passer à Paris, je sens que ta présence 
m'est essentielle. Ne me viens voir tantôt qu'à 
quatre heures ; je compte être dehors jusqu'à ce 
moment. Mon ami, j'ai dans la tête mille idées 
contradictoires de choses qui me semblent 
exister et n'exister pas, qui ont pour moi l'eflFet 



5^^^ 47 "^^^ 

d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace^ 
dont on ne pourrait, par conséquent, s'assurer, 
quoiqu'on les vît distinctement. Je ne veux plus 
m'occuper de tout cela; de ce moment<i, je 
m'abandonne. Je n'ai pas comme toi la res- 
source de changer de rive; mais je sens le 
courage de n'attacher nulle importance aux 
personnes et aux choses de mon rivage et de 
me fixer entièrement, irrévocablement, dans 
l'auteur de toute justice et de toute vérité. Il 
n'y a qu'un déplaisir auquel je crains de 
mourir difficilement, c'est de heurter en pas- 
sant, sans le vouloir, la destinée de quelque 
autre, non pas dans l'intérêt qu'on pourrait 
prendre à moi; je ne suis pas assez folle pour cela. 

X 

Saint-Michel. 
Mon ami, jamais le son de ta voix ne m'a 
fait tant de plaisir que lorsque je l'entendis hier 
dans mon escalier. Mes idées, alors, cherchaient 
à surmonter mon courage. Je fus saisie d'aise 
de te sentir si près de moi ; tu parus et tout mon 

6 



(S^^^ 48 '^^^ 

intérieur rentra dans Tordre. J'éprouve quelque- 
fois une grande répugnance de cœur à boire mon 
calice. Comment ce cœur, qui est un si petit 
espace, peut-il renfermer tant d'existence et tant 
de chagrins? Je suis bien mécontente de moi, 
bien mécontente. Mes affaires et mes idées m'en- 
traînent, je ne m'occupe presque plus de Dieu 
et je me borne à lui dire cent fois par jour : 
Seigneur, hâtez-vous de m'exaucer, car mon 
esprit tombe dans la défaillance. 

XI * 

Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres ni 
de ma présence ; pense que bientôt tu seras pour 
toujours délivré de mes importunités. Ma vie 
jette sa dernière clarté, lampe qui s'est consu- 
mée dans les ténèbres d'une longue nuit, et qui 
voit naître l'aurore où elle va mourir. Veuille, 
mon frère, donner un seul coup d'œil sur les 
premiers moments de notre existence ; rappelle- 
toi que souvent nous avons été assis sujr les mê- 
mes genoux, et pressés ensemble tous deux sur 



le même sein ; que déjà tu donnais des larmes aux 
miennes, que dès les premiers jours de ta vie tu 
as protégé, défendu ma frêle existence, que nos 
jeux nous réunissaient et que j*ai partagé tes pre^ 
mières études. Je ne te parlerai point de notre 
adolescence, de l'innocence de nos pensées et de 
nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans 
cesse. Si je te retrace le passé, je t'avoue ingé- 
nuement, mon frère, que c'est pour me faire 
revivre davantage dans ton cœur. Lorsque tu 
partis, pour la seconde fois de France, tu remis 
ta femme entre mes mains, tu me fis promettre 
de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher enga- 
gement, j'ai tendu volontairement mes mains 
aux fers et je suis entrée dans ces lieux destinés 
aux seules victimes vouées à la mort. Dans ces 
demeures^ je n'ai eu d'inquiétude que sur ton 
sort; sans cesse j'interrogeais sur toi les pressen- 
timents de mon cœur. Lorsque j'eus recouvré la 
liberté au milieu des maux qui vinrent m'acca- 
bler, la seule pensée de notre réunion m'a sou- 
tenue. Aujourd'hui que je perds sans retour 



Tespoir de couler ma carrière auprès de toi, 
sou£Ere mes chagrins. Je me résignerai à ma des- 
tinée, et ce n'est que parce que je dispute encore 
avec elle, que j'éprouve de si cruels déchire- 
ments ; mais quand je me serai soumise à mpn 
sort. .. et quel sort! Où sont mes amis, mes pro- 

m 

tecteurs, et mes richesses? A qui importe mon 
existence, cette existence délaissée de tous, et qui 
pèse tout entière sur elle-même ? Mon Dieu ! 
n'est-ce pas assez pour ma faiblesse de mes 
liiaux présents, sans y joindre encore Teffroi de 
l'avenir? Pardon, trop cher ami, je me résigne- 
rai; je m'endormirai d'un sommeil de mort sur 
ma destinée. Mais pendant le peu de jours que 
j'ai affaire dans cette ville, laisse-moi chercher en 
toi mes dernières consolations; laisse-moi croire 
que ma présence t'est douce. Crois que parmi les 
coeurs qui t'aiment, aucun n'approche de la 
sincérité et de la tendresse de mon impuissante 
amitié pour toi. Remplis ma mémoire de sou- 
venirs agréables qui prolongent auprès de toi 
mon existence. Hier, lorsque tu me parlas d'aller 



is<^ 5i -ss*^ 
chez toi, tu me semblais inquiet et sérieux, 
tandis que tes paroles étaient affectueuses. 
Quoi, mon frère, serai-je aussi pour toi un 
sujet d'éloignement et d'ennui ? Tu sais que ce 
n'est pas moi qui t'ai proposé l'aimable distrac- 
tion d'aller te voir, que je t'ai promis de ne 
point en abuser; mais si tu as changé d'avis, 
que ne me Tas- tu dit av^c franchise? Je n'ai 
point de courage contfe tes politesses. Autre- 
fois, tu me distinguais un peu plus de la foule 
commune et me rendais plus de justice. Puisque 
tu comptes sur moi aujourd'hui, j'irai tantôt à 
onze heures. Nous arrangerons ensemble ce 
qui te conviendra le mieux pour l'avenir. Je 
t'ai écrit, certaine que je n'aurai pas le courage 
de te dire un seul mot de ce que contient cette 
lettre. 




TÉMOIGNAGES 



SUR 



LUCILE 



9^ 



TÉMOIGNAGES 



^ 



I 



LUCILE 

Lucile était grande et d^une beauté remar- 
quable, mais sérieuse. Son visage pâle était 
accompagné de longs cheveux noirs ; elle atta- 
chait souvent au ciel ou promenait autour 
d'elle des regards pleins de tristesse ou de feu. 
Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physio- 
nomie avaient quelque chose de rêveur et de 
souffrant. 

Lucile et moi nous étions inutiles. Quand nous 
parlions du monde, c'était de celui que nous 



portions au dedans de nous, et qui ressem- 
blait bien peu au monde véritable. Elle voyait 
en moi son protecteur, je voyais en elle mon 
amie. Il lui prenait des accès de pensées noires 
que j'avais peine à dissiper; à dix-sept ans, 
elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle 
se voulait ensevelir dans un cloître. Tout lui 
était souci, chagrin, blessure; une expression 
qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était 
faite, la tourmentaient des mois entiers. Je Tai 
souvent vue, un .bras jeté sur sa tête, rêver 
immobile et inanimée; retirée vers son cœur, 
sa vie cessait de paraître au dehors! Son sein 
même ne se soulevait plus. Par son attitude, 
sa mélancolie , sa vénusté, elle ressemblait à 
un génie funèbre. J'essayais alors de la consoler 
et rinstant d'après je m'abîmais dans des déses- 
poirs inexplicables. 

Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quel- 
que lecture pieuse. Son oratoire de prédilec- 
tion était Tembranchement de deux routes 
champêtres, marqué par une croix de pierre et 



par un peuplier, dont le long style s'élevait dans 
le ciel comme un pinceau. Ma dévoté mère, 
toute charmée, disait que sa fille lui repré- 
sentait une chrétienne de la primitive Église, 
priant à ces stations appelées Laures. 

De là concentration de Tâme naissaient chez 
ma sœur des effets d'esprit extraordinaires: 
endormie, elle avait des songes prophétiques; 

éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un 
palier de Tescalier de la grande tour, battait 

une pendule qui sonnait le temps en silence ; 
Lucile, dans ses insomnies, s'allait asseoir sur 
une marche, en face de cette pendule ; elle re- 
gardait le. cadran à la lueur de sa lampe posée 
à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à mi- 
nuit, enfantaient dans leur conjonction formi- 
dable rheure des désordres et des crimes, 
Lucile entendait des bruits qui lui révélaient 
des trépas lointains. 

Se trouvant à Paris quelques jours avant le 
lo août, et demeurant avec mes autres sœurs 
dans le voisinage du couvent des Carmes, elle 



jette les yeux sur une glace, pousse un cri et 
dit : « Je viens de voir entrer la mort. » Dans 
les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été 
une femme céleste de Walter Scott, douée de 
la seconde vue; dans les bruyères armoricaines, 
elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, 
de génie et de malheur. 

(Mémoires (T outre-tombe j édit. Penaud, p. 21 3 
et suiv.) 

II 

PREMIER SOUFFLE DE LA MUSE 

La vie que nous menions à Combourg, ma 
sœur et moi, augmentait Texaltation de notre 
âge et de notre caractère. Notre principal 
désennui consistait à nous promener côte à côte 
dans le grand mail, au printemps sur un tapis 
de primevères, en automne sur un lit de feuilles 
séchées, en hiver sur une nappe de neige que 
brodait la trace des oiseaux, des écureuils et 
des hermines. Jeunes comme les primevères, 
tristes comme la feuille séchée, purs comme la 



neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos 
récréations et nous. 

Ce fut dans une de ces promenades que Lu- 
cile, m'entendant parler avec ravissement de 
la solitude, me dit : « Tu devrais peindre tout 
cela. » Ce mot me révéla la muse ; un souffle 
divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des 
vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; 
jour et nuit je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire 
mes bois et mes vallons; je composais une 
foule de petites idylles ou tableaux de la na^ 
ture. J'ai écrit longtemps en vers avant d'é- 
crire en prose ; M. de Fontanes prétendait que 
j'avais reçu les deux instruments. 

Ce talent que me promettait Tamitié, s'est-il 
jamais levé pour moi ? Que de choses j'ai vai- 
nement attendues ! Un esclave , dans VAga- 
memnon d'Eschyle, est placé en sentinelle au 
haut du palais d'Argos; ses yeux cherchent à 
découvrir le signal convenu du retour des vais- 
seaux; il chante pour solàcier ses veilles, mais 
les heures s'envolent et les astres se couchent, 



îS^?^ 60 '*^:^ 

et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après 
maintes années, sa lumière tardive apparaît 
sur les flots, Tesclave est courbé sous le poids 
du temps; il ne lui reste plus qu'à recueillir 
des malheurs, et le chœur lui dit «r qu'un 
vieillard est une ombre errante à la clarté du 

jour. » Ovap ^(jiepo^ovTOv ôXofvet. 

[Ibid.y p. 219 et suiv.) 

III 

MANUSCRIT DE LUCILE 

Dans les premiers enchantements de l'inspi- 
ration, j'invitai Lucile à m'imiter. Nous pas- 
sions des jours à nous consulter mutuellement, 
à nous communiquer ce que nous avions fait, 
ce que nous comptions faire. Nous entrepre- 
nions des ouvrages en commun; guidés par 
notre instinct, nous traduisîmes les plus beaux 
et les plus tristes passages de Job et de Lucrèce 
sur la vie : le Tœdet animam meatn vitœ mece^ 
Yhomo natus de muliere, le Tum porro puer, 
ut sœvis projectis ab undis novita, etc. 



(S<^ 6i 

Les pensées de Lucile n'étaient que des sen- 
timents; elles sortaient avec difficulté de son 
âme; mais, quand elle parvenait à les exprimer, 
il n^ avait rien au-dessus. 

Elle a laissé une trentaine de pages manus- 
crites ; il est impossible de les lire sans être pro- 
fondément ému. 

L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensi- 
bilité passionnée de ces pages offrent un mé- 
lange du génie grec et du génie germanique. 

(Ibid., p. 221 et suiv.) 



IV 



SOUVENIRS D'ENFANCE 

Timide et contraint devant mon père, je ne 
trouvois Taise et le contentement qu'auprès de 
ma sœur Amélie. Une douce conformité d'hu- 
meur et de goûts m'unissoit étroitement à cette 
sœur, elle étoit un peu plus âgée que moi. 
Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, 
à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la 



chute des feuilles : promenades dont le souve- 
nir remplit encore mon âme de délices. O illu- 
sions de l'enfance et de la patrie, ne perdez- 
vous jamais vos douceurs ! . . . 

Amélie avoit reçu de la nature quelque chose 
de divin ; son âme avoit les mêmes grâces in- 
nocentes que son corps; la douceur de ses sen- 
timents étoit infinie; il n'y avoit rien que de 
suave et d'un peu rêveur dans son esprit; on 
eût dit que son cœur, sa pensée et sa voix sou- 
piroient comme de concert; elle avoit de la 
femme la timidité et Tamour, et de Tange la 
pureté et la mélodie. 

(René, édit. Ladvocat, t. XVI, p. 143 et 167.} 



MORT DE LUCILE 



Ma sœur fut enterrée parmi les pauvres : 
dans quel cimetière fut-elle déposée ? dans quel 
flot immobile d'un océan de morts fut-elle 
engloutie ? dans quelle maison expira-t-elle au 



<^<è^ 63 ^tÈ^^ 

sortir de la communauté des Dames de Saint- 
Michel ? Quand, en faisant des recherches, 
quand, en compulsant les archives des munici- 
palités, les registres des paroisses, je rencon- 
trerais le nom de ma sœur, à quoi cela me 
servirait-il? Retrouverais-je le même gardien 
de l'enclos funèbre ? retrouverais-je celui qui 
creusa une fosse demeurée sans nom et sans 
étiquette ? Les mains rudes qui touchèrent les 
dernières une argile si pure, en auraient-elles 
gardé le souvenir ? Quel nomenclateur des 
ombres m'indiquerait la tombe effacée ? ne 
pourrait-il pas se tromper de poussière ? Puis- 
que le ciel Ta voulu, que Lucile soit à jamais 
perdue ! Je trouve dans cette absence de lieu 
une distinction d'avec les sépultures de mes 
autres amis. Ma devancière dans ce monde et 
dans l'autre prie pour moi le Rédempteur ; 
elle le prie du milieu des dépouilles indigentes 
parmi lesquelles les siennes sont confondues : 
ainsi repose égarée, parmi les préférés de 
Jésus-Christ, la mère de Luciie et la mienne. 



Dieu aura bien su reconnaître ma sœur, et elle 
qui tenait si peu à la terre, n'y devait point 
laisser de traces. Elle m'a quitté, cette Sainte 
de génie. Je n'ai pas été un seul jour sans la 
pleurer. Lucile aimait à se cacher : je lui ai fait 
une solitude dans mon cœur : elle n'en sortira 
que quand j'aurai cessé de vivre. 

Ce sont là les vrais, les seuls événements de 
ma vie réelle ! Que m'importaient, au moment 
où je perdais ma sœur, les milliers de soldats 
qui tombaient sur les champs de bataille, 
l'écroulement des trônes et le changement de 
la face du monde ? 

La mort de Lucile atteignit aux sources de 
mon âme : c'était mon enfance au milieu de ma 
famille, c'étaient les premiers vestiges de mon 
existence qui disparaissaient. Notre vie ressem- 
ble à ces bâtisses fragiles, étayées dans le ciel, 
par des arcs-boutants ; ils ne s'écroulent pas à 
la fois, mais se détachent successivement, ils 
appuient encore quelque galerie, quand déjà 
ils manquent au sanctuaire ou au berceau de 



l'édifice. Madame de Chateaubriand, toute 
meurtrie encore des caprices impérieux de 
Lucile, ne yit qu'une délivrance pour la chré- 
tienne arrivée au repos du Seigneur. Soyons 
doux, si nous voulons être regrettés : la hauteur 
du génie et les qualités supérieures ne sont 
pleurées que des anges. Mais je ne puis entrer 
dans la consolation de Madame de Chateau- 
briand. 

[Mémoires d' outre-tombe, t. V, p. 20-22.) 




TABLE DES MATIERES 



CONTfiNUSS DANS CE VOLUME 



J^ 



Pages. 

Avertissement de l'Éditeur i 

Notice sur Luciie. m 

ŒUVRES DE LUCILE i 

POEMES EN PROSE 3 

A la Lune 5 

L'Aurore 7 

L'Innocence 9 

CONTES II 

L'Arbre sensible i3 

L'Origine de la Rose 16 

LETTRES • 19 

A M. De ChênedoUé 21 

I 21 

II 25 

III 28 



68 

A Madame de Beaumont 3o 

I 3o 

II 33 

Au V** de Chateaubriand 36 

I 36 

II 40 

III 41 

IV 42 

V 43 

VI 44 

VII 44 

VIII 46 

IX 46 

X 47 

XI 48 

Témoignages 55 

Table 67 




IMPRIME 

PAR 

CL. MOTTEROZ 



PARIS 



LIBRAIRIE CHARAVAY FRÈRES 



Rue de Seine 5i 



COLLECTION CHOISIE 



Les œuvres que nous publierons dans cette G)llectîon 
choisie seront empruntées à la littérature et à Thistoire 
de tous les pays comme de tous les temps; elles offri- 
ront, sous une forme concise et heureuse, une substance 
solide de nature à intéresser des esprits curieux et sa- 
gaces. 

Notre but est de faire des livres agréables, nous 
n'avons pas d'autre plan. 

On a trop oublié en ces derniers temps qu'un livre, 
et même un livre de luxe, est fait pour être lu. Les 
nôtres contiendront toujours un tableau de mœurs, 
un aspect de la vie passée ou présente, et, dans l'ar- 
chaïsme même, une chose humaine, vivante et par 
Conséquent intéressante. 



La direcdon littéraire de cette Collection est confiée 
à M. Anatole France. 

Notre Collection choisie sera imprimée en caractères 
elzévtriens par M. Cl. Motteroz, sur le papier et dans le 
format du présent spécimen ; elle sera illustrée et orne- 
mentée sous la direction de M. F. Calmettes. 

Les têtes de pages et les fleurons, composés spéciale- 
ment pour chaque volume, seront appropriés à l'œuvre 
littéraire et lui serviront, pour ainsi dire, de commen- 
taire. Chaque frontispice, reproduit sur la couverture, 
représentera une figure dans l'esprit et le sentiment du 
livre. Toutes les illustrations, empruntées aux monu- 
ments originaux, constitueront une décoration ration- 
nelle en harmonie avec l'éducation scientifique du 
public contemporain. 

Tous les volumes seront tirés à la presse à bras. 
L'édition ne comprendra que 600 exemplaires sur beau 
papier de Hollande, dans le format in- 16 jésus, et 
1 2 exemplaires sur papier de Chine. Ces derniers seront 
revêtus d'une couverture en étoffe de satin. 

Aucun des livres de la Collection choisie ne sera réim- 
primé. 

VIENT DE PARAITRE 

Baudelaire et Alfred de Vigny, cANDmATs a l'Aca- 
démie , étude par Etienne Charavay, d'après des docu- 
ments inédits; un vol. in- 16 jésus, orné d'un portrait 



gravé de Baudelaire, et de têtes de pages et fleurons 
inédits 6 fr. 

Douze exemplaires sur papier de Chine ... 20 fr. 

Ce livre, constitué d'après des documents inédits, qui 
nous font entrer dans l'intimité de quelques esprits 
remarquables, contient notamment des révélations cu- 
rieuses sur un des épisodes les plus singuliers de la vie 
de Charles Baudelaire. Alfred de Vigny et Charles 
Baudelaire s'y peignent eux-mêmes au vif dans leurs 
lettres. 

LuciLE DE Chateaubriand, ses contes, ses poèmes 
ET ses lettres, précédés de sa Vie par Anatole 
France, i vol. in-i6 jésus 6 fr. 

Douze exemplaires sur papier de Chine ... 20 fr. 

Nous avons réuni pour la première fois en volume 
les œuvres de Lucile de Chateaubriand. Ses contes et 
ses poèmes en prose sont d'un écrivain de race. Sa cor- 
respondance révèle une âme fière et passionnée. M. Ana- 
tole France a restitué la figure mélancolique et tou- 
chante de la sœur de Chateaubriand. 

Les Académiciens, comédie par Saint- Évremond 
texte de Des Maizeaux) ; étude et notes par Robert 
de Bonnières; i vol. in- 16 jésus, orné d'une planche 

gravée 5 fr. 

Douze exemplaires sur papier de Chine ... 20 fr. 
Cette comédie, ou plutôt cette satire dialoguée, est 



un très-curieux monument de Thistoire des Belles- 
Lettres françaises. Elle représente en traits vifs et plai- 
sants les mœurs littéraires des premiers académiciens. 
Pellisson l'estimait, et Molière n'a pas dédaigné d*y 
prendre une de ses scènes les mieux inspirées. 

SOUS PRESSE 

GiuLiETTA ET RoMEO, nouvelIe de messire Luigi da 
Porto, Vicentin, traduite et précédée d'une introduc- 
tion par Henry Cochin; i vol. in-i6. 

pROSPER Mérimée; ses portraits, ses dessins, sa bi- 
bliothèque, par Maurice Tourneux; i vol. in-i6, orné 
d'un portrait inédit. 

Madame de La Sablière, d'après une correspondance 
inédite, par Anatole France; i vol. in-i6, illustré. 




PuiM. •— Xmp. Motteroz, 31, rae du Dragon. 



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' ^,1 L UCILE DE CHATEAUBRIAND 4 ^ ' 



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